Le ruisseau

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1830-01-01 - 1830-01-01

Le soleil brûlait la plaine,

Les oiseaux étaient muets ;

Le vent balançait à peine

Les épis et les bluets ;

Quelques chèvres, dispersées

Sur le penchant des coteaux,

Broutaient aux jeunes ormeaux

Les vignes entrelacées ;

Les troupeaux, au fond des bois,

S’égaraient dans la bruyère ;

Les chiens étaient sans colère,

Les bergers étaient sans voix.

On entendait le murmure

D’un ruisseau vif et jaseur,

Qui livrait à l’aventure

Le secret d’un jeune cœur.

Sur les flots de son rivage

Chloé, fuyant le soleil,

Penchait sa brûlante image,

Belle comme un fruit vermeil.

« À cette heure où mes compagnes

Cherchent l’ombre à l’autre bord,

Qu’au bruit vague des campagnes

Tout s’engourdit et s’endort,

Sous ma guirlande nouvelle,

Dites-moi, petit ruisseau,

Me trouvez-vous aussi belle

Que Daphnis me paraît beau ?

En vain avec ma couronne

J’ai l’air aussi d’une fleur ;

Tout l’éclat qu’elle me donne

Ne fait pas battre mon cœur.

Aux bergères de mon âge

Je vois les mêmes appas ;

Elles dorment sous l’ombrage,

Et je n’en soupire pas !

Sans Daphnis tout m’est contraire :

Daphnis a donc plus d’attraits ?

Et je sens qu’on ne peut plaire

Qu’en ayant les mêmes traits.

« Ô Daphnis ! si la parure

Me rendait belle à tes yeux,

J’apprendrais, dans l’onde pure,

À tresser mes longs cheveux.

J’irais supplier mon père

De m’accorder, pour un jour,

Le ruban qu’avait ma mère

Quand il lui parla d’amour.

Je cultiverais des roses,

Pour les cueillir avec toi.

J’inventerais mille choses

Pour t’attirer près de moi.

Hélas ! ma triste espérance

Néglige un frivole soin ;

Si j’avais ta ressemblance,

Je n’en aurais pas besoin !

Tes yeux bleus ont une flamme

Pareille aux astres tremblants,

Leurs rayons pénètrent l’âme ;

Les miens sont noirs et brûlants.

Sur ton front ta chevelure

Forme un gracieux bandeau ;

La mienne ombre ma ceinture,

Quand je quitte mon chapeau.

Comme des feuilles dorées

Se balancent sur les fleurs,

Sous mille boucles cendrées

Brillent tes vives couleurs.

Le jeune orme est ton image,

Et (tout me parle aujourd’hui !)

Au lierre il prête un ombrage :

Je suis faible comme lui.

Ô Daphnis !… » Et quelques larmes

Tombèrent dans le ruisseau ;

Elles en troublèrent l’eau,

Comme elles voilaient ses charmes.

Dans le léger mouvement

De cette glace agitée,

Sur la surface argentée

Elle entrevit son amant.

« Ô prodige ! cria-t-elle,

Je vois l’ombre du pasteur,

Et cette glace fidèle

Réfléchit jusqu’à mon cœur. »

Du saule le doux feuillage

Dans les airs se balança.

Sur les pleurs de son visage

Un souffle amoureux passa.

L’enfant qui porte des ailes

Se sauvait d’un ciel de feu ;

De brûlantes étincelles

Aux champs annonçaient un dieu :

On n’en sait pas davantage.

Le dieu baissa son bandeau,

Couvrit le jour d’un nuage

Et fit taire le ruisseau.