Le salut du drapeau

By Tyrtée Tastet

Written 1870-01-01 - 1870-01-01

Gloire à toi, France bien-aimée,

Aux fiers esprits, aux vaillants cœurs,

Pour le devoir sans cesse armée,

Grande de toutes les grandeurs !

Ta main forte, par Dieu choisie,

Du monde traçant le chemin,

Vingt fois a repoussé l'Asie,

Porté le poids du genre humain.

Le Celte, à l'avenir léguant l'impérissable,

A mis sur l'univers son seing ineffaçable,

Fait redire à tous les échos

Les noms, sacrés pour tous, de ses penseurs sublimes,

De ses savants, de ses héros ;

De sa voix éloquente il a flétri les crimes,

Au front marqué tous les bourreaux.

Il a, de sa présence heurtant la solitude,

Porté ses pas et son étude

Aux forêts du Mustang,

Brisé l'antique servitude

Du Clephte, du Teuton, du Yankee, du Latin ;

soumise à sa parole fière,

L'Europe a porté sa bannière,

Quinze ans subi son pied hautain.

Lequel de tes géants, vaste, triple merveille,

Porta plus haut ton nom,

France ? est-ce Charlemagne ? est-ce le grand Corneille ?

Est-ce Napoléon ?

Tu pris la Grèce d'Alexandre,

Ressuscitas le nom romain,

Mis des Carlos l'empire en cendre,

Pétris l'Europe de ta main,

Tandis que ton poète, aux éclairs de l'orage,

Sublime, ardent ou gracieux,

Évoquait devant toi les Titans du vieil âge,

Ou les femmes des cieux.

Autour de ton berceau quand de la barbarie

Le double serpent s'enroula,

Tu raidis un instant, de leur bave flétrie,

Ce corps qui jamais ne trembla,

Puis, de ta bouche jeune et qui veut qu'on sourie,

Montrant dans chaque main une tète meurtrie,

Dis aux peuples vengés : Abdérame ! Attila !

Plus tard, lorsque du Turc la foudre gronde et tonne,

Et que du monde qui s'étonne,

La marche recule soudain,

Toi seule, allant au flot qui grandit et s'approche,

Dans Tyr arrêtes Noureddin,

L'Afrique au mont Etna, Kerboga dans Antioche,

A Saint-Jean d'Acre Saladin.

Du Nord, de l'Orient méprisant la colère,

Voyagez, Espagne, Angleterre,

Jumelles du Celte hardi !

Faites contempler à la terre

L'univers par vous agrandi.

Sur la mer, en tous sens ouverte, humiliée,

Lancez Colomb, Vasco, Cook, Raleigh, Magellan,

Six longs siècles, debout et de fer habillée,

Au Rhin, aux Alpes appuyée,

La France loin de vous enchaine l'ouragan,

L'Éternel a maudit : tout dans l'homme se brise.

L'amour, la force, la fierté ;

La volupté sans frein, sur les trônes assise,

Y dévore l'humanité ;

La pudeur, effarée et la face meurtrie,

Trébuche et tombe à chaque pas ;

Aux Mines d'or répond l'horrible Sibérie,

Au Parc-aux-Cerrs les Rohillas.

Seule, quand aux vertus le monde entier se ferme,

Quand partout le vice est sacré,

Au dessus du cloaque oil la démence germe,

Tenant les semences du vrai,

La France sans repos les jette, les secoue,

Presse la fermentation,

Et fait, de cet amas de hontes et de boue,

Sortir la Révolution.

O Révolution, creuset, urne profonde,

D'où coule à flots pressés cette sève du monde,

L'amour des stoïques vertus,

Vaste effort qui, brisant l'orgueil héréditaire,

Éleva le dernier des enfants de la terre

Au niveau des dieux abattus !

Tu décrétas du mal l'irrévocable chute,

Plus forte à chaque assaut, grandis de lutte on lutte,

Marquas une ère de ton nom ;

Ton bras fit en tous lieux craindre ou bénir la France,

Et les peuples quinze ans bondirent d'espérance

Au bruit lointain do ton canon.

Ton souffle des rois en délire

Enfonce les portes d'airain ;

A chaque pas tombe un empire,

S'élève un peuple souverain.

Deux mots résument ton histoire,

Couronnent ton cycle enchanté :

Pour les pères ce fut la gloire,

C'est pour les fils la liberté.

La patrie est ma force, amour simple et sublime,

Qui soutient la vertu, qui relève le crime,

Qui, fondant tout un peuple en son moule enflammé,

Pousse en avant penseur, prêtre, bandit armé ;

Si grand et si sacré qu'il n'est pas une femme

Dont l'amour plus puissant l'arrache de notre âme ;

La Patrie ! être saint qu'on préfère au plaisir,

Plus fort quo tout orgueil et que tout souvenir,

Maitresse toujours belle et toujours convoitée,

Qu'on aspire à revoir après l'avoir quittée,

Qui, reine, en un péril compte sur tous les bras,

Qu'on sert de père en fils, et qui ne vieillit pas !

Grand fut notre passé, Français, restons-en dignes,

Armons-nous en son nom, sous ses glorieux signes.

L'étendard étranger, du monde le tourment,

N'a pour toute vertu que de flotter au vent ;

Le nôtre a dans ses plis, mobiles comme l'onde,

Avec notre grandeur, la liberté du monde,

De principes virils un bienfaisant faisceau,

Et de mille vertus l'étalage nouveau.

Chaque goutte de sang sous son ombre versée

Assure un droit de plus à l'homme, à la pensée .

Pauvre serf abruti, qu'on nourrissait de fiel,

Ce drapeau te fit libre, ici-bas comme au ciel ;

Courbé sur ton sillon, tu relevas la tête,

Et ton courage ensuite assura ta conquête ;

Sur l'aile du journal, par le vent emporté,

Partout à l'ignorant parvint la vérité,

Harpocrate s'enfuit, la Renommée immense

Aux peuples réveillés fit admirer la France ;

On entendit parler de droits du citoyen,

De députés élus, de peuple souverain,

L'éternelle justice et l'égalité sainte

De notre globe étroit parcoururent l'enceinte,

Et ce couple sacré, qui toujours avait fui,

Trouva dans le Français un invincible appui.

Nous donc que la France entière

Suit des yeux en cette guerre,

Ou son bras nous a jetés,

Sur qui seuls son droit repose,

Faisons triompher sa cause,

Et rayonner ses clartés ;

Et s'il faut, sous nos coups brisant la barbarie,

Tomber victimes de l'effort,

Laissons, humbles héros, l'orgueil à la patrie,

Pour nous no prenons que la mort.

O France aimée, adorable victime,

Dix huit cent quinze a couronné ton front ;

On t'abaissa, c'est le succès du crime,

Les jours de joie à tes fils reviendront.

Sublime Alsace, intrépide Lorraine,

Nos grands malheurs ont montré vos efforts,

Celtes des monts, nous, les fils de la plaine,

Accrus de vous, en serons-nous moins forts ?

Kabyle, Arabe, ô Français de la tente,

Fils de Tarik, héritier d'Annibal,

Oh ! promets-nous ta baïonnette ardente !

Oh ! promets-nous ton agile cheval !

Tu seras là, montrant ton fier visage,

A ce grand Rhin qui ne te connait pas ;

L'homme du Nord enviera ton courage,

Les chants du Sud rediront ton trépas.

Sonnez, clairons, sonnez, trompettes,

Enfants, formez vos bataillons !

La liberté veut dans ses fêtes

Sur tous étendre ses rayons.

O Liberté, noble proscrite,

Au combat guide nos drapeaux !

Ici pour toi tout cœur palpite,

Pour toi l'on brave tous les maux.

O France aimée, inscris-nous sur tes listes,

Nous marcherons de Tuggurt au Quesnoy ;

Juifs, musulmans, huguenots et papistes,

Chacun te dit : Mère, compte sur moi !

Servez, servez, peuples des pôles,

Que la vertu toujours fuira !

Jamais sur nos libres épaules

Char de tyran ne s'appuiera.

Non, non, sur nous jamais un maitre,

Ne leva son sceptre effronté ;

Chez nous l'enfant qui vient de naître

Sourit au mot de liberté.

Gaule des Brenns, à nos cœurs toujours chère,

Fils de tes fils, que ne pouvons-nous pas ?

Le Celte encor sait mordre la poussière ;

Il a régné de l'Oural à l'Atlas.

Chez nous jamais do forfaiture ;

De gloire en gloire nous marchons.

Nous rendons fière la nature,

Elle nous comble de ses dons.

Enfants, un hymne de victoire

Nous ravit d'aise en nos berceaux,

Et seul c'est l'arbre de mémoire

Qui verdira sur nos tombeaux.

Pour te dompter, France, il faut te détruire,

Du monde armé tu soutins les efforts ;

Soumise un jour à son brutal empire,

Son noir drapeau n'outragea que des morts.

Que sur nous tombe l'infortune,

Nos cœurs sauront la soutenir ;

Nous livrerons sans tache aucune

Le temps présent à l'avenir,

Et quand nous ferons le voyage

De la vie à l'éternité,

A nos enfants pour héritage,

Nous laisserons la liberté.

O France aimée, inscris-nous sur tes listes,

Nous marcherons de Tuggurt au Quesnoy ;

Juifs, musulmans, huguenots et papistes,

Chacun te dit : Mère, compte sur moi !