Le savatier

By Jean de La Fontaine

Written 1668-01-01 - 1694-01-01

Un savetier, que nous nommerons Blaise,

Prit belle femme, et fut très-avisé.

Les bonnes gens, qui n’étoient à leur aise,

S’en vont prier un marchand peu rusé

Qu’il leur prêtât, dessous bonne promesse,

Mi-muid de grain ; ce que le marchand fait.

Le terme échu, ce créancier les presse,

Dieu sait pourquoi : le galant, en effet,

Crut que par là baiseroit la commère.

« Vous avez trop de quoi me satisfaire,

Ce lui dit-il, et sans débourser rien :

Accordez-moi ce que vous savez bien.

— Je songerai, répond-elle, à la chose. »

Puis, vient trouver Blaise tout aussitôt,

L’avertissant de ce qu’on lui propose.

Blaise lui dit : " Parbleu ! femme, il nous faut,

Sans coup férir, rattraper cette somme.

Tout de ce pas, allez dire à notre homme

Qu’il peut venir et que je n’y suis point.

Je veux ici me cacher tout à point.

Avant le coup, demandez la cédule ;

De la donner, je ne crois qu’il recule ;

Puis tousserez, afin de m’avertir,

Mais haut et clair, et plutôt deux fois qu’une.

Lors, de mon coin, vous me verrez sortir

Incontinent, de crainte de fortune. »

Ainsi fut dit, ainsi s’exécuta,

Dont le mari puis après se vanta ;

Si que chacun glosoit sur ce mystère.

« Mieux eût valu tousser après l’affaire,

Dit à la belle un des plus gros bourgeois ;

Vous eussiez eu votre compte tous trois.

N’y manquez plus, sauf après de se taire.

Mais qu’en est-il, or çà, belle, entre nous ?

Elle répond :Ah ! monsieur, croyez-vous

Que nous ayons tant d’esprit, que vos dames ? »

Notez qu’illec, avec deux autres femmes,

Du gros bourgeois l’épouse étoit aussi.

« Je pense bien, continua la belle,

Qu’en pareil cas madame en use ainsi :

Mais, quoi ! Chacun n’est pas si sage qu’elle. »