Le secret

By Jean Richepin

Written 1894-01-01 - 1894-01-01

Bonne aïeule douloureuse

Qui souris dans les sanglots,

Toujours ta face se creuse

De rides qui sont tes flots.

Dans ton giron de nourrice

Tout chagrin meurt envolé ;

Mais toi, la consolatrice,

Ton cœur reste inconsolé.

Quel est ton secret, grand’mère ?

Fais-nous enfin cet aveu.

La peine la plus amère,

Dite, se soulage un peu.

Toi qui tends si bien l’oreille

À nos désespoirs geignant,

Nous te rendrons la pareille,

Pauvre chère, en te plaignant.

Pourquoi pleurer toujours seule,

Sans te confier à nous ?

Ouvre ton âme d’aïeule.

Nous y lirons à genoux.

Caressant d’une main tendre

Tes cheveux de goëmons,

Nous saurons te faire entendre

Des mots doux, nous qui t’aimons.

Quelle que soit ta chimère,

J’ai de ces mots triomphants

Faits pour ton cœur de grand’mère.

Étant ton petit enfant.

Parle donc, consolatrice.

Qu’on te console à ton tour,

Qu’on apaise et qu’on guérisse

Ta douleur par notre amour.

Mais non, non, fous que nous sommes !

Jamais rien tu ne diras.

Depuis le temps que les hommes

Se font bercer dans tes bras,

Qu’il soit savant ou poëte,

Nul ne connaît ton tourment.

Pourtant tu n’es pas muette.

Tu parles même en dormant.

Tu parles au roc, au sable.

À n’importe qui, toujours,

Et ton conte intarissable

Tu le contes même aux sourds

Tu le contes à l’espace,

Vide et désert cependant.

Le moindre souffle qui passe,

Tu le prends pour confident.

Mais tes lèvres si bavardes

Parlent de tout, excepté

Du grand secret que tu gardes

Malgré ta loquacité.

Garde-le donc, cachottière,

Sous tes flux et tes reflux,

Comme dans un cimetière

D’où les morts ne sortent plus.

Garde ce mot de ton être ;

Et que les faibles esprits

T’adorent sans te connaître

Comme un mystère incompris !

Garde-le ! C’est bien. Mais sache

Que nous, les mauvais garçons,

À voir comment il se cache

C’est du mal que nous pensons.

Pardonne, ô mer vénérable !

Mais parfois il nous paraît.

Devant cet impénétrable

Et sempiternel secret,

Qu’en somme tout le mystère

Tient peut-être en ce seul point :

Que tu sais si bien le taire

Parce qu’il n’existe point.

Nous disons que de notre âme

C’est nous qui t’ensemençons,

Que tes bruits sont une trame

Canevas de nos chansons,

Que ton aspect de nourrice

Au giron tendre et berceur.

C’est notre verve inventrice

Qui t’en donne la douceur,

Que ta longue cantilène

Et tes soupirs musicaux

Te viennent de notre haleine

Qui se brise à tes échos,

Que ta tristesse et ses charmes,

C’est nos chagrins exhalés,

Que peut-être c’est nos larmes

Qui rendent tes flots salés.

Que ta gloire est un mensonge

De nos hymnes louangeurs,

Et que ta vie est un songe

Dont nous sommes les songeurs ;

Car ta voix sans interprète

N’est que du son, et tes vœux

N’ont que le sens qu’on leur prète,

Et pas celui que tu veux,

Et ton eau toujours en fuite

Ne prononce dans son cours

Que des paroles sans suite

Dont l’homme fait un discours.