Le sel

By Jean Richepin

Written 1894-01-01 - 1894-01-01

Dans la forêt sonore aux rameaux toujours verts

Les pins versent le sang de leurs cœurs entr’ouverts

Et les pleurs parfumés de la térébenthine.

Leur chevelure épaisse est comme une courtine

Dont les plis odorants masquent le lit vermeil

Où la saline dort son paresseux sommeil.

Et quand le vent de mer l’évente, et que la plaine

À travers ces rideaux fait passer son haleine,

La brise en un seul baume unit les deux senteurs,

Si bien que l’air qui vient alors des pins chanteurs

Semble sur des bouquets et sur des cassolettes

Avoir bu longuement l’âme des violettes.

Souffle délicieux, printemps fleuri sans fleurs,

Fait de l’eau croupissante et des arbres en pleurs,

C’est ainsi que par toi s’annonce la saline.

Mais allons, et du haut de la dune en colline

Silencieusement regardons-la dormir.

Mirage ! Sahara ! Les Bédouins ! Un émir

Est venu planter là ses innombrables tentes

Dont les cônes dressés en blancheurs éclatantes

Resplendissent parmi les tons bariolés

De tapis d’Orient sur le sol étalés.

Ces cônes sont les tas de sel sur les ladures ;

Et ces riches tapis aux brillantes bordures

Ne sont que les côbiers, les fares, les œillets,

Où l’évaporement laisse de gras feuillets

Métalliques, moirés, flottant, d’or et de soie.

Par l’étier et le tour qu’un paludier fossoie

La mer entre, s’épand, s’éparpille en circuits,

Puis arrive aux bassins, étangs cuits et recuits

Par le soleil pompant leur liquide substance.

L’eau-mère peu à peu s’épaissit en laitance

Visqueuse, lourde, ainsi qu’une fonte d’argent.

D’abord une huile rose y monte en surnageant.

Elle élargit bientôt les franges de sa tache.

Elle fonce, jaunit, se cuivre. Il s’en détache

Comme des yeux voguant en tourbillon léger

Qui l’un à l’autre vont lentement s’agréger,

Passant par les lueurs changeantes de l’opale,

Pour se fixer et faire une croûte d’or pâle.

L’or pâlit chaque jour, puis durcit en cristaux

Qui semblent des grêlons ternes. Mais les râteaux

Râclent dans les œillets la moisson blanche et dure

Oui hausse ses meulons de grains sur la ladure.

Et le sel enfin net, libre de sédiments,

Étincelle au soleil comme des diamants.

Ô diamant, ô perle fine

Digne du front des souverains.

Et qu’on devrait comme divine

Clore en de précieux écrins.

Bien du pauvre que nul n’envie.

Moisson d’écume aux flots ravie,

Fleur de vase changée en grains,

Élixir dont la force amère

Soutient notre vie éphémère.

Pleur concret de la bonne mère,

Goutte de moelle de ses reins,

Ô sel, ô nutritive manne

Qui jamais ne t’anéantis,

Par le sein de qui tout émane

Offerte à tous les appétits,

Ô sel aimé de tous les êtres,

Pour qui se battaient nos ancêtres

Au fond des cavernes blottis,

Ô sel qui jadis eus dans l’âtre

Près du feu ton culte idolâtre.

Sel que la brute sur le plâtre

Lèche et gratte pour ses petits,

Ô sel que les tribus barbares

Échangent encore à présent

Contre l’or et l’argent en barres

Et plus qu’eux trouvent bienfaisant

Ô sel, que deviendraient nos races.

Si dans les espaces voraces

Soudain te volatilisant,

Ton âme toute consumée

S’en allait comme une fumée

De notre terre accoutumée

À t’avoir en te méprisant ?

Quelles langueurs universelles.

Quel dégoût de tout ce serait !

La pourriture que tu cèles

Sous ta saveur comme un secret,

Fade, écœurante, corrompue.

Avec son haleine qui pue

Tout à coup s’épanouirait,

Et de putréfaction lente

Tout mourrait, la bête, la plante,

Dans l’atmosphère pestilente

D’un déliquescent lazaret.

L’océan, malgré les marées

Qui le roulent sous leurs essieux,

Sentirait ses chairs dévorées

Par ce souffle pernicieux.

Dans ses flots lourds d’algues croupies

Les poissons fondraient en charpies.

Et, désormais silencieux.

Le globe à travers ses murailles

Laissant fuir ses ordes entrailles

Ressemblerait aux funérailles

D’une charogne dans les cieux.

Garde-nous de ce jour sinistre

Et de ce trépas empesté,

Ô sel préservateur, ministre

Suprême de la pureté,

Ô sel dont la saine magie

De l’être entretient l’énergie,

Ô sel des miasmes redouté,

Feu dont ils craignent les morsures,

Fier archer dont les flèches sûres

Leur font de cuisantes blessures,

Sel, héros au glaive enchanté !

Ô sel désinfecteur du monde.

Mystérieux, blanc, radieux.

Gai, subtil, vainqueur de l’immonde,

Sel, unique plaisir des vieux,

Ô sel qu’on pose sur la lèvre

Du mourant, de l’enfant qu’on sèvre,

Sel de bienvenue et d’adieux,

Ô sel dont nos larmes sont faites,

Givre qui pâliras les faites

Du temple où les derniers prophètes

Annonceront les derniers Dieux !

Car toi qui prêtas ton essence

À notre primitive faim,

Sel qui connus notre naissance,

Tu nous scelleras notre fin.

Humble grain que la paludière

Vole en passant pour sa chaudière

Et cache au fond de son couffin,

Sel que gaspillent les servantes,

Tu verras les formes vivantes

Fondre, et de ces jours d’épouvantes

Tu seras le blanc séraphin.

De l’air brûlé, du sol sans eau, du ciel sans rides.

Chante le chant de mort, terre aux lèvres arides !

Enfin l’heure est venue où les suprêmes flots

Dans l’Océan suprême ont replié leur moire,

Et les livres anciens gardent seuls la mémoire

Des hommes d’autrefois qu’on nommait matelots.

Des centenaires fous, près des flaques dernières.

Disent avoir vu là des apparences d’eau

Où planait un brouillard comme un léger rideau.

Grenouilles coassant au fond sec des ornières.

On écoute râler leurs contes du vieux temps ;

Mais aux lieux désignés par leur geste débile

On ne distingue plus qu’une plaine immobile

D’où se sont envolés les nuages flottants.

Sous l’atmosphère dont le vide lourd accable

Plus rien ne bouge au ras du sol, au haut des airs.

Et le soleil tout nu verse sur ces déserts

Ses feux dévastateurs dans l’azur implacable.

Plus d’eau ! Plus de vapeurs ! Un hâle universel !

La plante se flétrit et l’animal se couche.

Le souffle moribond de la dernière bouche

Dans l’espace altéré se cristallise en sel.

La chair même n’a pas le temps de se dissoudre

En grasse pourriture où grouillent les ferments.

Le liquide pompé, tout devient ossements

Que le sel aussitôt encroûte de sa poudre.

Partout il se condense, il enveloppe, il mord,

Il tue, et cependant qu’il tue, il purifie ;

Car la mort ne doit plus putréfier la vie,

Car la vie a cessé de naître de la mort.

Et chaque jour il serre une autre bandelette

Autour du globe étreint sous son embrassement,

Pour le conserver pur incorruptiblement.

Suaire immaculé qui couvre un blanc squelette.

Mais vous êtes encor lointains,

Sombres destins,

Et pendant qu’ici je vous rêve,

Voici les cris psalmodiés

Des paludiers

Et leurs grands chapeaux sur la grève.

Il fait doux. Un nuage clair

Rafraîchit l’air

Et se traine en rose buée

Sur la soie et l’or et l’argent

Qui vont nageant

Dans la vasière remuée.

Sans plus arrêter mon regard

Au jour hagard

Où la terre sera squelette,

Je hume sous les pins chanteurs

Les deux senteurs

Qui se fondent en violette.

Et je jouis en m’en grisant

Du jour présent

Où la pinède et la saline

Versent en moi comme infusés

Vos deux baisers,

Sol amoureux et mer câline.