Le sens de l’heure

By Raoul Ponchon

Written 1920-01-01 - 1920-01-01

Je le dis tout à trac, je considère comme

Une calamité

Que l’on soit à ce point rebelle à ce qu’on nomme

La ponctualité.

N’importe où vous allez — mettons dans une gare —

On vous dit : tel train part

À sept heures vingt-cinq, qui souvent ne démarre

Qu’à huit heures un quart.

Ou bien, vice versa : l’on en attend un autre,

Annoncé pour midi,

Qui n’arrive… jamais. Et telle est l’humeur nôtre,

Que l’on lui fait crédit.

Au théâtre… voyez… c’est la même romance :

Vous avez remarqué

Qu’il est rare de voir spectacle qui commence

Dans l’instant indiqué.

Qu’est-ce que c’est que ça que telle heure précise,

Chez nous ? Vous savez bien

Que cette heure précise est une heure indécise,

Et qui ne rime à rien.

Ils vous répondent tous, directeurs, chefs de gare…

Que si, par un hasard,

Ils étaient ponctuels, c’est le public ignare

Qui serait en retard !

Il en va tout ainsi quand vous allez en ville,

Dîner chez l’habitant.

C’est bien plus grave. Ici, la négligence est vile.

On voit, à chaque instant,

Un repas n’être prêt, convenu pour huit heures,

Qu’à neuf heures un quart,

On vous dira pour des raisons supérieures ?…

Peste de ces écarts !

Vous maugréez tout bas. Vous avez une envie

Folle de vous enfuir.

Quand on vient annoncer que Madame est servie,

Loin de vous réjouir,

Vous admirez bientôt que le potage est tiède.

Autre horrible détail :

Le gigot archicuit, qui plus tard lui succède,

N’est même pas à l’ail !

Mais laissons ces horreurs. Parmi vos connaissances,

Je serais étonné,

S’il en est bien beaucoup ayant la conscience

Du rendez-vous donné.

Celui-ci vous dira : toi qui n’as rien à faire,

Tu peux m’attendre un peu.

Celui-là, qu’il demeure en un autre hémisphère,

Au tonnerre de Dieu…

Ou… votre montre avance… il faut y prendre garde.

Jamais il n’avouera

Que c’est peut-être bien la sienne qui retarde,

Le triple scélérat !

Je n’en retire rien… c’est la pire crapule.

Il peut épiloguer

Tant qu’il voudra, celui qui n’a du tout scrupule

De me faire droguer.

J’estime les instants, que le souverain Maître

M’accorde, tout aussi

Précieux que les siens. Il dira non, peut-être.

Et moi je dis que si.

Il n’est, à mon avis, qu’un seul être sur terre,

Un seul, de qui j’admets

L’inexactitude, et c’est mon propriétaire.

Mais il ne l’eut jamais.