Le serment d'annibal

By Albert Delpit

Written 1870-01-01 - 1870-01-01

Ce sont dos assassins et non pas des soldats.

Voyez ce qu'ils ont fait : un crime à chaque pas,

A Saint-Cloud, à Villiers, à Versaille, à Neuville,

Dans les champs, dans les bois, dans le bourg, dans la ville,

Partout l'assassinat infâme du bandit

Auquel chaque matin leur monarque applaudit !

Non ! ce n'est pas assez pour nous, ô roi Guillaume,

Qu'un jour l'histoire vienne et marque ton royaume

Du stigmate honteux chauffé pour le punir ;

Non ! ce n'est pas assez pour nous de l'avenir !

Quoi ! nous attendrions cinquante ou cent années,

Les générations s'en iraient entraînées

Vers la tombe éternelle où dorment leurs aïeux,

Et le Temps poursuivrait son vol silencieux,

Sur les jours écoulés jetant son aile immense,

Sans qu'ait sonné pour nous l'heure de la vengeance !

Des mots que tout cela ! Nous, nous voulons des faits,

Car il nous faut bien plus pour être satisfaits !

Il ne nous suffit pas de compter sur l'histoire :

Une telle vengeance est trop déclamatoire,

Et le procès-verbal d'un froid historien

Pour l'oubli du passé ne servirait à rien !

Sais-tu ce qu'il nous faut à nous, ô roi Guillaume ?

C'est le drapeau français flottant sur ton royaume,

Et pour vaincre, il nous faut quelques jours seulement,

Car la haine d'un peuple est forte immensément !

Chaque homme fera lire à son fils notre histoire,

Et lui dira : Choisis ! l'infamie ou la gloire !

La femme n'aimera qu'un époux libre et fier,

Et les enfants conçus dans ces unions d'hier,

Naîtront le sang au cœur et la haine dans l'âme

Pour ton règne maudit et pour ton peuple infâme !

Plus de futilités ! plus de plaisirs mesquins !

Ces choses ne vont pas aux cœurs républicains !

Le fer ne servira qu'à forger des épées

Que les larmes d'un peuple auront bientôt trempées ;

Le bronze, qui couvrait les murs que nous ornons,

Le bronze enfantera des sujets de canons !

Et fallût-il briser la colonne Vendôme,

Pour toi, nous en aurons assez, ô roi Guillaume !

Nous voulons étouffer l'écho de Wissembourg

Par le bruit du fusil et le son du tambour ;

Nous voulons effacer la trace du passage

Imprimé dans nos champs par ta horde sauvage,

Et pour n'y rien laisser, nous joindrons sur nos pas

Les pleurs de leur famille au sang de tes soldats !

Mais tu verras alors quelle est la différence

Du bandit de la Prusse au soldat de la France !

Nous n'irons pas brûler tes champs et tes maisons,

Ni prendre au laboureur le pain de ses moissons ;

Nos aïeux chevaliers nous ont légué leurs âmes :

Chez nous, on tient sacrés les enfants et les femmes !

Chez nous qui, chevaliers, avons toujours vécu,

On n'assassine pas après qu'on a vaincu !

Ceux que le Panthéon voit couchés sous son dôme,

Ceux-là nous montreront la route, ô roi Guillaume !

Et quand par les leçons venant de ces tombeaux,

Nous serons assez forts pour lever nos drapeaux,

Du club à l'atelier, du manoir à' la grange,

Tu verras ce que c'est qu'un peuple qui se venge !

Mais alors, triomphants, nous étendrons la main,

Et nous dirons au monde : Assez de sang humain

Et les rois n'auront plus de vastes hécatombes

Pour jeter un reflet de gloire sur leurs tombes !

L'homme connaîtra l'homme au lieu de le briser,

Et dans un gigantesque et superbe baiser,

Sur le lit nuptial du passé qui chancelle,

Le monde enfantera la paix universelle !