Le Siècle à Aiguille

By Théodore Banville

Written 1875-01-01 - 1875-01-01

Donc, le progrès futur à mes yeux se dévoile,

Plus rien que des soldats. O bonheur inconnu !

Je vois le charcutier et le marchand de toile

Couper leur marchandise avec un sabre nu !

Tous militaires. Quelle noce !

Même Polichinelle. Oui, je le vois d'ici

Troupier, avec sa double bosse.

On prend le cul-de-jatte aussi.

La France tout d'abord se transforme en caserne,

Puis l'Europe. O destin miraculeux et doux !

Tout citoyen va naître avec une giberne,

Et le vaste univers est peuplé de Bridoux !

Beau spectacle pour l'incrédule !

La plaine murmurante, où ce n'étaient qu'épis

Et bluets, maintenant ondule,

Vivante moisson de képis.

En avant ! Portons arme ! Allons, soyons suaves,

Troubadours ! emboîtons le pas, et de l'entrain !

Allons, hussards, lanciers, carabiniers, zouaves,

Grenadiers, artilleurs, chasseurs, soldats du train !

Un sabre attaché sur la jambe,

En marche ! Croisons…ette, et soyons triomphants,

Éteignons le foyer qui flambe ;

Plus de familles, plus d'enfants !

Quand Chassepot, donnant le dernier coup de lime,

Eut créé ce fusil qui de tous est le roi,

Il lui cria, joyeux, avec un air sublime :

L'avenir, l'avenir, l'avenir est à toi !

C'est juste. Adorons sans grimace

Ses chefs-d'œuvre, malgré Dreyse et Bonnin choisis,

Mes frères, et partons en chasse,

Puisque nous avons des fusils !

Oui, nous serons chasseurs, mais pour les Filandières,

Et non pas comme Blaze ou Bénédict Révoil :

Nous aurons des petits avec les vivandières,

Et nous les bercerons dans des bonnets à poil !

Gloire, Liberté sainte, ô déesses jumelles,

D'un vol égal, jadis, vous ouvriez vos ailes !

Par le même chemin,

Les vieilles nations, de leur joug harassées,

Ensemble vous voyaient apparaître embrassées

Et vous tenant la main.

Vous leur portiez la foi, l'espérance, l'idée,

Et, dans ce grand réveil, leur âme, fécondée

Par l'affranchissement,

Échappant, comme en rêve, au passé misérable,

S'émerveillait de voir votre accord adorable,

Fraternel et charmant !

Et, cheveux dénoués, chantant La Marseillaise,

On vous voyait gravir, d'un pied frissonant d'aise,

Les plus âpres sommets,

Et l'éclatante Aurore était votre courrière !

A présent votre pacte est rompu. La guerrière

Va seule, désormais.

Aussi lorsqu'elle vient vers quelque peuple austère,

Le glaive en main, faisant résonner sur la terre

Son pied envahisseur,

Qu'on entend ses clairons mugir sur chaque roche,

Et qu'elle dit : Prends-moi, je suis à toi ! — Gavroche

Lui demande : Et ta sœur ?