Le signe

By René-François Sully Prudhomme

Written 1867-01-01 - 1867-01-01

On dit que les désirs des mères

Pendant qu'elles portent l'enfant,

Fussent-ils d'étranges chimères,

Le marquent d'un signe vivant ;

Que ce stigmate est une image

De l'objet qu'elles ont rêvé,

Qu'il croît et s'incruste avec l'âge,

Qu'il ne peut pas être lavé !

Et le vœu, bizarre ou sublime,

Formé dès avant le berceau,

Comme dans la chair il s'imprime,

Peut marquer l'âme de son sceau.

Quel fut donc ton cruel caprice,

Le jour où tu conçus mon cœur,

Ô toi, pourtant ma bienfaitrice,

Toi qui m'as légué ta douleur ?

Quand tu m'aimais sans me connaître,

Pâle et déjà ma mère un peu,

Un nuage voguait peut-être

Comme une île blanche au ciel bleu ;

Et n'as-tu pas dit : « qu'on m'y mène !

C'est là que je veux demeurer ! »

L'oasis était surhumaine,

Et l'infini t'a fait pleurer.

Tu crias : « des ailes, des ailes ! »

Te soulevant pour défaillir…

Et ces heures-là furent celles

Où tu m'as senti tressaillir.

De là vient que toute ma vie,

Halluciné, faible, incertain,

Je traîne l'incurable envie

De quelque paradis lointain…