Le soir du combat

By Jules-F.-U. Jurgensen

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

La bataille a duré tout le jour, et la nuit

Qui surprend les soldats, n’y met pas encore terme ;

Le soleil a baissé vers l’horizon qu’il fuit,

Mais là brûle un château, plus près flambe une ferme,

Et ce double foyer, sinistre et vacillant,

Éclaire le fiévreux, épique, horrible,

Qu’un démon satisfait, dans l’ombre grandissant,

Semble animer du geste et d’un regard terrible !

Un village est perdu, repris, encor perdu.

On se bat dans ‘église dans le cimetière :

A l’appel des clairons chacun a répondu.

Les corps tombés, hélas ! sont comme une litière

Où d’autres combattants pourront dormir bientôt.

On frappe, on hâche, on tue aveuglément, sans trêve ;

C’est parfois la débâcle et puis reprend l’assaut ;

Les boulets sont vainqueurs, le coup de crosse achève.

Mais pourtant épuisé, décimé, plein d’horreur,

L’ennemi ralentit ses coups et sa poursuite ;

La lassitude, infirm surmonte la fureur

Et l’on dit un des deux états.majors en fuite.

Écoutez le galop des escadrons pressés ;

Le canon tonne au loin. Quelle nuit d’épouvante !

Dans les bois les oiseaux, par la peur oppressés,

S’interrogent, blottis, d’une voix murmurante.

Le vent redouble et pleure avec de sourds accords,

Il gémit sur les maux qu’il côtoie en voyage,

Et proteste en passant, chœur irrité des morts,

Contre ce rang versé, ces forfaits, ce carnage.

Un clame solennel envahit le plateau

Et, n’était par instants d’un mutilé la plainte,

On se croirait au sein d’un immense tombeau.

Entendez-vous, là-bas, cette cloche qui tinte ?

C’est le tocsin qu’on sonne un peu plus loin. O Ciel !

Toujours du sang, du sang, des larmes, des ruines !

Dans le cœur des puissants entre-t-il tant de fiel

Qu’il faille à leur orgueil immoler les chaumines ?

Mais un convoi s’avance à travers le pays.

Des hommes, des fourgons s’agitent dans la brume :

On les voit se mouvoir derrière les taillis,

Aux flammes des tisons que l’ouragan rallume.

Ils s’approchent pourtant, Ce sont les médecins,

Les infirmiers, un prêtre et des porteurs de tentes.

Plus loin voici venir les vivres et les vins,

Puis des femmes encore, inquiètes, tremblantes,

Que guide au champ de mort la lueur des flambeaux.

Les blessés que torture une soif dévorante

Se soulèvent alors pour sortir des tombeaux.

Ils demandent secours d’une voix déchirante :

« A nous ! » — « Venez à moi ! » — « J’ai soif ! » — « Ah ! je me meurs ! »

« De l’eau ! » Je n’y vois plus… sur l’herbe mon sang coule ! »

« Oh ! ma mère ! » — «Mon fils ! » — « Mon épouse ! » — « Mes sœurs ! »

« Adieu ! » — « Moi je veux vivre et l’heure qui s’écoule

Sans qu’on vienne à mon aide aura raison de moi !! »

Et d’appels, de sanglots, de cris et de prières

Le tumulte oppressant glace les cœurs d’effroi.

On s’empresse, on accourt ; cet amas de misères

Donne aux indifférents des ailes et du cœur ;

Des abris sont dressés, on emplit les voitures,

On lutte avec le mal et contre la douleur.

La charité proteste, élevant ses mains pures

Au-dessus des mourants, et leur parle d’espoir.

Allemands et Français sont couchés pêle-mêle.

Innocents, ils sont là, ces enfants du devoir,

A l’honneur du drapeau faisant garde fidèle.

Deux mères dans la plaine, à pas précipités,

Cherchent leurs fils, hélas ! que la loi de la guerre

Ravit à leur amour, qu’elle a tous deux jetés

En des camps opposés sur cette froide terre.

L’une dit : «Mon village est, Messieurs, près d’ici.

Quand le garçon partit, aux beaux jours de l’année,

J’avais le cœur bien triste et tout plein de souci.

Il ne me restait plus que sa sœur, son aînée,

Et je suis pauvre. Enfin quand le tambour

Annonça qu’il fallait vite entrer en campagne,

Je me dis : Ah ! pourquoi n’est-il pas de retour ?

Que m’importent, à moi, Bismarck et rois d’Espagne !…

Il écrivait alors… il était plein d’espoir :

« — Ne t’inquiète pas. Je serai capitaine !

« Tu me verras entrer dans ta chambre, un beau soir,

« Non plus en paysan, en habits de milaine,

« Mais brillant officier avec la croix d’honneur

« Et l’épaulette d’or ! Va ! ne crains rien, ma mère,

« Dieu protège la France et nous avons du cœur.

« Pendant qu’on se battra, prie, attends, crois, espère ! »

« Voici le soir venu… tantôt son régiment,

Diminué du tiers, a passé. — « Camarades !

« Mon fils n’était-il pas avec vous ? » Oh ! tourment !

« — Non, mère, il est resté… » — « Mort ? » — « Parmi les malades… »

« Mais ils ont dit cela d’un ton qui m’a fait peur

Et je viens… Le voici ! Quoi ! C’est lui que je trouve

En cet état, grand Dieu ! Vous n’avez point de cœur !

Brigands ! oh ! je vous hais !…» Et, pareille à la louve

Qui défend son petit contre un chien enragé,

Elle prend de son fils la tête inanimée…

« Oui, c’est lui ! C’est bien lui ! Comme ils l’ont arrangé !

Viens dans mes bras, Charlot ! De douleur abîmée,

Comme toi, je voudrais mourir en cet instant.

Tes beaux cheveux sont pleins de sang et de poussière,

Tes cheveux que j’ai tant soignés, alors qu’enfant

Tu faisais le bonheur de la famille entière…

Ils étaient blonds, bouclés… et maintenant ils sont noirs…

Chacun te trouvait beau, les mamans et les filles ;

Ta sœur me le disait, en cousant, tous les soirs…

J’aime mieux te voir mort que marchant en béquilles,

Et, puisque la patrie est perdue à toujours,

Nous pleurerons sur toi, nous pleurerons sur elle… »

« — Femme ! Ayez bon courage, et dans les sombres jours

Pensez à l’avenir de notre âme immortelle, »

Lui dit en l’embrassant la Sœur de Charité

Qui pour la soutenir l’avait de près suivie

Et depuis un moment priait à son coté.

« — Voyez, vers ce canon, d’horreur évanouie,

Cette mère allemande et son fils qui n’est plus :

Elle aussi, comme vous, mais de bien loin, sans doute,

Veuve et seule avec lui (que d’efforts superflus !)

L’accompagna sans pleurs jusqu’au bout de la route.

Elle vient de Bavière, et chez nous, ce matin,

Sachant qu’au nom de Christ notre porte est ouverte,

Fatiguée et craintive elle tendit la main.

Pour elle aussi, ma sœur, la maison est déserte

Désormais. Aimez-là. Pitié pour son malheur !

Vos enfants ont lutté ce soir l’un contre l’autre

Sans s’être jamais vus, sans haine dans le cœur…

Bannissez le courroux qui semble emplir le vôtre.

Ces deux chrétiens, ensemble, ont monté vers le ciel.

Souvenez-vous, ma sœur, des larmes de Marie…

On n’est jamais vaincu lorsqu’on est immortel.

Dieu parle, Dieu sourit à la mère qui prie… »

Quand la pauvre étrangère au sentiment revint,

Que son œil se rouvrit à la clarté douteuse,

La Française en ses bras doucement la soutint,

Malheureuse elle dit à l’autre malheureuse :

« — Madame, je suis veuve et je n’ai plusse fils…

Pleurons d’un même cœur notre perte cruelle. »

A ces mots, leurs chagrins parurent adoucis,

La fraternité vint les couvrir de son aile.

« Fossoyeur, fais ton œuvre et descends ces soldats

Dans leur dernier logis. Malgré les uniformes,

Ils sont frères là-haut. Pour eux plus de combats !

Ils ont fui le séjour de nos haines difformes, »

Dit la religieuse — et l’on vit les trois femmes

Bien avant dans la nuit demeurer à genoux.

Leurs pensers s’envolaient au blanc pays des âmes…

Quand donc, ange de paix, descendras-t vers nous ? !!!…