Le soleil des morts

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1843-01-01 - 1843-01-01

Lune ! blanche figure assise à l'horizon,

Que viens-tu regarder au fond de ma maison ?

Remets-tu chaque soir avec tant de mystère,

Une lampe à ton front pour espionner la terre ?

Et quand tu rentreras, lasse, au bout du chemin,

Aux anges rassemblés que diras-tu demain,

Curieuse ! ou plutôt, sentinelle sans armes,

De ce monde assoupi viens-tu pomper les larmes ;

Puis, les portant au juge à qui tu peux parler,

Dis-tu qui les répand et qui les fait couler ?

Es-tu femme ? et là haut du passé poursuivie,

Oses-tu, sans soleil, redescendre la vie,

Pour effacer ton nom par quelque honte écrit

Au livre d'un méchant qui le relit, et rit !

Mais le mal accompli, dis-moi si rien l'efface,

Ou si l'éternité l'emporte à sa surface ?

Le sais-tu, toi si triste et si grave souvent,

Quand tu cours à travers le nuage et le vent ?

Quand tu baignes, la nuit, ton disque solitaire,

Dans un lac, présageant tant de pluie à la terre ?

Quant aux vitraux d'église, où l'on entend des voix,

Tu passes tes longs fils pour étreindre la croix ?

Quand tu trembles dans l'eau, miroir de la vallée,

Quand tu blanchis des bois la tête échevelée :

Si tu le sais, alors sois douce aux yeux craintifs

Et prolonges sur eux tes rayons attentifs.

Dans nos chambres, vois-tu ; la fiévreuse insomnie,

Sur beaucoup d'oreillers se penche en ennemie,

Elle entre, et bien des yeux qui paraissent fermés,

Sont par des pleurs sans bruit ouverts et consumés.

Oh ! si tu n'étais, toi, qu'un beau front de Madone,

Saintement inondé de l'amour qui pardonne !

Oh ! si Dieu le voulait que tes tendres clartés,

Soient des pardons promis aux pauvres visités !

N'as-tu pas pour cortège un flot déjeunes âmes,

Mêlant à tes lueurs leur vacillantes flammes ?

Dis donc à ces enfants envolés loin de nous,

De venir embrasser leurs mères à genoux :

Lune ! il en est plus d'un qui doit me reconnaître,

S'il me regarde ainsi penchée à ma fenêtre ;

Qui m'apparut à moi, beau, sans ailes encor,

Et qui m'a brisé l'âme en reprenant l'essor.

Nous avons mis leurs noms sous des touffes de roses ;

De tes pâles fraîcheurs, ô toi qui les arroses,

Qui plus forte que nous visites leur sommeil,

Lune ! merci, je t'aime autant que le soleil !

Merci ! toi qui descends des divines montagnes,

Pour éclairer nos morts épars dans les campagnes,

Dans leur étroit jardin qui viens les regarder.

Et contre l'oubli froid tu sembles les garder :

Je me souviens aussi devant ton front qui brille,

Douce lampe des morts qui luis sur ma famille ;

Au bout de tes rayons promenés sur nos fleurs,

Comme un encens amer prends un peu de mes pleurs :

Nul soleil n'a séché ce sanglot de mon âme,

Et tu peux le mêlant à ton humide flamme,

L'épancher sur le cœur de mon père endormi,

Lui, qui fût mon premier et mon plus tendre ami !

Quel charmé dépenser ente voyant si pure

Et cheminant sans bruit à travers la nature,

Que chaque doux sépulcre où je ne peux errer,

En m'éclairant aussi tu vas les éclairer !

À ma bouche confuse enlève une parole,

Pour la sanctifier dans ta chaste auréole ;

Et de ta haute Église, alors, fais la tomber

Loin, par delà les mers, où j'ai vu se courber

Ma tige maternelle enlacée à ma vie,

Puis, mourir sur le sable où je l'avais suivie,

Son sommeil tourmenté par les flots et le vent,

Ne tressaille jamais au pas de son enfant ;

Jamais je n'ai plié mes genoux sur ma mère ;

Ce doux poids balancé dans une vague amère,

Lune ! il m'est refusé de l'embrasser encor :

Porte-lui donc mon âme avec ton baiser d'or !