Le soleil lointain

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1860-01-01 - 1860-01-01

Quand vous m’avez écrit tout ce que femme ou mère

Écrira de plus doux,

Je me plaignais, Madame, à cette vie amère :

Je lui parlais de vous ;

De vous dont l’esprit pur, dont la grâce rêveuse,

Dont les regards charmants

Ont versé leurs rayons sur moi, pale couveuse

D’immobiles tourments.

Triste, je demandais à la force voilée

Qui nous plie à genoux,

Pourquoi, presque divine, ô jeune âme étoilée,

Vous pleurez comme nous.

Elle aussi, lui disais-je, elle aussi, sous ses roses,

Sous ses longs cheveux d’or,

À l’heure où le sommeil assoupit toutes choses,

Demande si l’on dort !

Elle aussi, quand la lune argente sa fenêtre,

Cherche son heure au ciel ;

Et quand tous les plaisirs semblent l’avoir fait naître,

Dit que naître est cruel.

Pourquoi souffler en nous, argile sans pensée,

La pensée et le jour,

Pour nous détruire ainsi, l’âme à tout coup blessée

Par la mort, et l’amour ?

Ô vie ! ô fleur d’orage ! ô menace ! ô mystère !

Ô songe aveugle et beau !

Réponds : ne sais-tu rien en passant sur la terre

Que ta route au tombeau ?

— « Ingrate, a dit la vie, à qui donc l’espérance.

Fruit divin de ma fleur ?

Vous retournerez-vous vers un jour de souffrance,

Dans l’éternel bonheur ?

« Si vous n’entendez pas tant de voix éternelles,

Que sert de vous parler ?

Vos pieds sont las, pliez ! Dieu vous mettra des ailes,

Et vous pourrez voler.

De vos fronts consternés, mères inconsolables,

Les cyprès tomberont,

Quand pour vous emmener, messagers adorables.

Vos enfants descendront.

« Vos sanglots se perdront dans de longs cris de joie,

Quand vous verrez la mort

Bercer aux pieds de Dieu son innocente proie.

Comme un agneau qui dort.

« La mort, qui reprend tout, sauve tout sous ses ailes,

Sa nuit couve le jour.

Elle délivre l’âme, et les âmes entre elles

Savent que c’est l’amour ! »

Ainsi, Madame, allons ! L’augure a trop de charmes

Pour n’être pas certain :

Allons ! Et dans la nuit tournons nos yeux en larmes

Vers le soleil lointain !