Le Soliloque de troppman

By Maurice Rollinat

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

Enfin débarrassé du père

Et du grand fils, — vœux triomphants ! —

J'allais donc en certain repaire

Tuer la mère et les enfants !

Je fus les attendre à la gare,

Dans la nuit froide, sans manteau ;

J'avais à la bouche un cigare

Et dans ma poche un long couteau.

Tout entier au plan du massacre,

Si pesé dès qu'il fut éclos,

Je m'étais muni d'un grand fiacre

D'une couleur sombre et bien clos.

Sur les coussins, calme, sans fièvre,

Je me vautrais comme un Sultan ;

Je devais avoir sur la lèvre

Le froid sourire de Satan !

Je sais que plein de convoitise

Je ricanais, tout en songeant

Que pour huit morts, — une bêtise ! —

J'allais avoir beaucoup d'argent.

Je pensais : « Destin ! tu me pousses

« Au forfait le plus inouï ;

« Mais, puisque j'ai d'ignobles pouces

« Et pas de cœur, je réponds : Oui !

« Le train du Nord me les apporte.

« Et moi, l'homme aux projets hideux,

« Mystérieux comme un cloporte,

« Je me voiture au-devant d'eux :

« Pour les saigner comme des bêtes,

« Pour les pétrir, les étrangler,

« Pour fendre et bossuer leurs têtes,

« Sans qu'ils aient le temps de beugler ! »

J'arrivai : la gare était pleine

De bruit et de monde. — À minuit,

Je pourrais combler dans la plaine

Un grand trou bâillant à la nuit !

Je lorgnais des filles charnues,

Froidement, comme un gentleman,

Lorsque soudain des voix connues

S'écrièrent : « Voilà Troppmann ! »

Et tous, la mère et la marmaille

Me couvrirent de baisers gras !

C'était fait ! Ma dernière maille

Se nouait enfin dans leurs bras !

Nous roulions ! Pour que mes victimes

Eussent foi dans ma loyauté,

J'abritais mes pensers intimes

Derrière ma loquacité.

Les tout petits dormaient candides

Sur mes genoux, dur matelas.

Je frôlais de mes doigts sordides

Le manche de mon coutelas.

Bercés par de féeriques songes,

Ils dormaient ; et moi, le damné,

Je rassurais par des mensonges

La femme de l'empoisonné.

Lutterait-elle, cette sainte ?

Je l'épiai sournoisement :

— Quelle chance ! Elle était enceinte !

J'eus un joyeux tressaillement.

« Je la tuerai, quoi qu'elle fasse,

Sans trop d'efforts bien essoufflants,

D'un coup de couteau dans la face

Et d'un coup de pied dans les flancs ! »

Puis, mes rêves gaîment féroces

M'emportaient sur les paquebots !

Et le cocher fouettait ses rosses

Qui trottinaient à pleins sabots.

La banlieue avait clos ses bouges.

Vers Paris tout au loin brillaient

Des milliers de petits points rouges,

Et parfois les chiens aboyaient.

Les usines abandonnées

Dressaient lugubrement dans l'air

Leurs gigantesques cheminées

Toutes noires sous le ciel clair.

De sa lueur de nacre et d'ambre,

Comme un prodigieux fanal,

La froide lune de septembre

Illuminait ce bourg banal,

Que moi, le vomi des abîmes,

L'ami perfide et venimeux,

Par le plus monstrueux des crimes

J'allais rendre à jamais fameux !

Nous étions rendus ; le champ morne

À deux pas de nous sommeillait ;

Leur vie atteignait donc sa borne !

Et pourtant, j'étais inquiet.

Refuseraient-ils de me suivre,

Avertis par de noirs frissons ?

Le cocher, bien qu'aux trois quarts ivre,

Aurait-il enfin des soupçons ?

Mais non : j'avais l'air doux, en somme.

Et sans terreur, sans cauchemar,

Grillant d'embrasser son cher homme,

La mère descendit du char,

Prit par la main, d'un geste tendre,

Sa fillette et son plus petit,

Dit aux autres de nous attendre,

Les embrassa ; puis, l'on partit.

Elle allait portant sa fillette,

Ses petits bras autour du cou ;

Elle n'était pas inquiète :

Lorsque je bondis tout à coup !

Mon attaque fut si soudaine,

Qu'elle ne vit pas l'assassin :

Je lui piétinai la bedaine

Et je lui tailladai le sein ;

Puis, me ruant sur chaque mioche,

Près de leur mère qui râlait,

Je les couchai d'un coup de pioche :

Plus que trois ! Comme ça filait !

Ils m'attendaient dans la voiture.

« Venez, leur dis-je, me voici ;

Votre mère est à la torture

En vous sachant tout seuls ici. »

Alors, minute solennelle,

Admirablement papelard,

D'une main presque maternelle,

Je mis à chacun un foulard.

À peine le cocher stupide

Était-il parti, qu'aussitôt,

Vertigineusement rapide,

Je les assaillis sans couteau.

Sur leurs trois cous je vins m'abattre,

Horriblement je les sanglai ;

Ils se tordirent comme quatre,

Mais en vain : je les étranglai !

Alors du poitrail de la vieille

J'arrachai mon eustache, et fou,

Pris d'une rage sans pareille,

Je les frappai sans savoir où.

Je frappais, comme un boucher ivre,

À tour de bras, m'éclaboussant,

Moi, le froid manieur de cuivre,

De lambeaux de chair et de sang !

Mon couteau siffla dans leurs râles,

Et mon pesant pic de goujat

Défigura ces faces pâles

Où le sang se caillait déjà,

Puis, sous le ciel, au clair de lune,

Avec mes outils ébréchés,

Je fis sauter, l'une après l'une,

Les cervelles des six hachés !

C'était si mou sous ma semelle

Que j'en fus écœuré : j'enfouis,

Morts ou non, tassés, pêle-mêle,

Ces malheureux, et je m'enfuis !

Enfin ! Je les tenais, les sommes !

Tous les huit, morts ! C'était parfait !

J'allais vivre, estimé des hommes,

Avec le gain de mon forfait.

Eh bien, non ! Satan mon compère

M'a lâchement abandonné.

Je rêvais l'avenir prospère :

Je vais être guillotiné.

J'allais jeter blouse et casquette,

Je voulais être comme il faut !

Demain matin, à la Roquette,

On me rase pour l'échafaud.

Je me drapais dans le mystère

Avec mon or et mes papiers :

Dans vingt-quatre heures, l'on m'enterre

Avec ma tête entre mes pieds.

Eh bien, soit ! À la rouge Veuve

Mon cou va donner un banquet ;

Mon sang va couler comme un fleuve,

Dans l'abominable baquet ;

Qu'importe ! Jusqu'à leur machine,

J'irai crâne, sans tombereau ;

Mais avant de plier l'échine,

Je mordrai la main du bourreau !

Et maintenant, croulez, ténèbres !

Troppmann en ricanant se dit

Que parmi les tueurs célèbres,

Lui seul sera le grand maudit !