Le songe

By Jean de La Fontaine

Written 1658-01-01 - 1694-01-01

La déesse Conti m'est en songe apparue :

Je la crus de l'Olympe ici-bas descendue.

Elle étaloit aux yeux tout un monde d'attraits,

Et menaçoit les cœurs du moindre de ses traits.

Fille de Jupiter, m'écriai-je à sa vue,

On reconnoît bientôt de quel sang vous sortez.

L'air, la taille, le port, un amas de beautés,

Tout excelle en Conti ; chacun lui rend les armes :

Sa présence en tous lieux fera dire toujours,

Voilà la fille des Amours ;

Elle en a la grâce et les charmes.

On ne dira pas moins, en admirant son air,

C'est la fille de Jupiter.

Quand Morphée à mes sens présenta son image,

Elle alloit en un bal s'attirer maint hommage.

Je la suivis des yeux ; ses regards et son port

Remplissoient en chemin les cœurs d'un doux transport.

Le songe me l'offrit par les Grâces parée ;

Telle aux noces des dieux ne va point Cythérée :

Telle même on ne vit cette fille des flots

Du prix de la beauté triompher dans Paphos.

Conti me parut lors mille fois plus légère

Que ne dansent au bois la nymphe et la bergère :

L'herbe l'aurait portée ; une fleur n'aurait pas

Reçu l'empreinte de ses pas :

Elle sembloit raser les airs à la manière

Que les dieux marchent dans Homère.

Ceci n'est-il point trop savant ?

Des éruditions la cour est ennemie :

Même on les voit assez souvent

Rebuter par l'académie.

Hélas ! en cet endroit mon songe fut trop court ;

Je sentis effacer de si douces images ;

Et, la nuit ramenant les entretiens du jour,

Je me représentai de perfides courages ;

Je ramassai les bruits que de divers endroits

Vient répandre chez nous la déesse aux cent voix.

Qui du songe inventeur imite les ouvrages.

Morphée, accompagné de ses plus noirs démons.

Me peignit cent états brouillés en cent façons.

A Conti succéda ce que fait l'Angleterre :

Je ne vis qu'un chaos plein d'appareils de guerre.

Que les enfants de Mars ont un différent air

De la fille de Jupiter !

Songe, par qui me fut son image tracée,

Ne reviendrez-vous plus l'offrir à ma pensée ?

En finissant trop tôt vous causez trop d'ennuis.

Faites de vos faveurs un plus juste partage ;

Et revenez toutes les nuits,

Ou durez un peu davantage.