Le sort d'un amant

By Charles Millevoye

Written 1801-01-01 - 1815-01-01

Tétais jeune, une déesse

Des cieux pour moi descendit ;

Souriant elle me dit :

« Je suis l'antique Sagesse. »

Son air de sincérité

Ajoutait encore aux grâces

De sa douce austérité ;

Elle ajouta : « Suis mes traces ;

Je mène à la vérité. »

Je la suivis ; mais les belles

De moi détournaient les yeux.

« Ah ! redisait l'une d'elles,

Jeune sage est bientôt vieux. »

A ces mots, de ma déesse

Je pris congé sans retard,

Et dis à l'enchanteresse :

« Prends pitié de ma vieillesse,

Rajeunis-moi d'un regard. »

Embrasé du feu lyrique,

J'osai jusque dans les cieux

Suivre l'aigle audacieux

En son essor pindarique.

Je vis les belles alors

Accueillir d'un "ris perfide

Mes poétiques transports,

Et ces colombes de Gnide

S'enfuir devant mes accords,

Elles me disaient : « Compose

De plus gracieux écrits

Dont le baiser, dont la rose

Soient le sujet et le prix. »

A cette voix adorée

Je ne pus me refuser,

Et de ma lyre effleurée

Le chant n'eut que la durée

De la rose ou du baiser.

Maintenant que ma jeunesse

Traîne des jours sans désirs,

Et que l'abus des plaisirs

Me condamne à la sagesse :

Les belles, le front glacé,

Me regardent comme une ombre ;

Et pour elles, du passé

Les baisers, doux et sans nombre,

Semblent un songe effacé.

Les ingrates m'osent dire :

« Nous te répétions toujours

Que les travaux de la lyre

Usaient lentement tes jours. »

Plus que vous fidèle et tendre,

Cette lyre au monument

Avec moi voudra descendre ;

Mais qui de vous sur ma cendre

Viendra rêver un moment ?