Le souvenir

By Charles Millevoye

Written 1801-01-01 - 1815-01-01

Près des ombrages où Vincenne

Voyait le plus saint de nos rois

Dicter ses pacifiques lois

Sous les ombrages d'un vieux chêne,

Il est un modeste hameau

Que j'habitai longtemps près d'elle,

Et que cette amante fidèle

Abandonna pour le tombeau.

Salut, verte colline, à mes yeux si connue !

Salut, triste et longue avenue,

Que je traversais à grands pas

Lorsque de la cité prochaine

Je hâtais mon retour, pour recueillir, hélas !

Les restes précieux d'une vie incertaine

Que me disputait le trépas !

Voici la route détournée

Où de nos projets d'hyménée

Elle aimait à s'entretenir,

Et, déjà du sort condamnée,

Sur les bords du cercueil me parlait d'avenir.

Alors errait sur son visage

Un languissant sourire… et moi,

Voyant son calme avec effroi,

Avant l'heure d'hymen je pleurais mon veuvage.

Mais sur ce vert rocher qui s'élève à l'écart,

Entre le bois et la colline,

N'ai-je pas entendu la clochette argentine

De la chèvre errant au hasard ?

J'approche… O souvenir ! c'est elle

Qui, mêlant ses secours aux vains secours de l'art,

Dans un sein desséché répandait, mais trop tard,

Les doux trésors de sa mamelle.

Garde ton lait, chèvre fidèle,

Un jour, hélas ! ce jour peut-être n'est pas loin.

De tes bienfaits aussi ma vie aura besoin,

Et tu feras pour moi ce que tu fis pour elle.

Mais la nuit vient : déjà ses voiles étendus

Enveloppent les cieux plus sombres,

Et mon regard encor cherche à travers les ombres

Cette triste demeure, où l'on ne m'attend plus.