Le souvenir
Written 1801-01-01 - 1815-01-01
Près des ombrages où Vincenne
Voyait le plus saint de nos rois
Dicter ses pacifiques lois
Sous les ombrages d'un vieux chêne,
Il est un modeste hameau
Que j'habitai longtemps près d'elle,
Et que cette amante fidèle
Abandonna pour le tombeau.
Salut, verte colline, à mes yeux si connue !
Salut, triste et longue avenue,
Que je traversais à grands pas
Lorsque de la cité prochaine
Je hâtais mon retour, pour recueillir, hélas !
Les restes précieux d'une vie incertaine
Que me disputait le trépas !
Voici la route détournée
Où de nos projets d'hyménée
Elle aimait à s'entretenir,
Et, déjà du sort condamnée,
Sur les bords du cercueil me parlait d'avenir.
Alors errait sur son visage
Un languissant sourire… et moi,
Voyant son calme avec effroi,
Avant l'heure d'hymen je pleurais mon veuvage.
Mais sur ce vert rocher qui s'élève à l'écart,
Entre le bois et la colline,
N'ai-je pas entendu la clochette argentine
De la chèvre errant au hasard ?
J'approche… O souvenir ! c'est elle
Qui, mêlant ses secours aux vains secours de l'art,
Dans un sein desséché répandait, mais trop tard,
Les doux trésors de sa mamelle.
Garde ton lait, chèvre fidèle,
Un jour, hélas ! ce jour peut-être n'est pas loin.
De tes bienfaits aussi ma vie aura besoin,
Et tu feras pour moi ce que tu fis pour elle.
Mais la nuit vient : déjà ses voiles étendus
Enveloppent les cieux plus sombres,
Et mon regard encor cherche à travers les ombres
Cette triste demeure, où l'on ne m'attend plus.