Le Supplice

By Armand Renaud

Written 1860-01-01 - 1860-01-01

C'EST un sage, un saint, un derviche.

Gabriel vient le voir, dit-on.

‒ Qu'on le pende à cette corniche,

Par un crochet sous le menton.

Sa foi pénétrait dans les bouges ;

Il la déployait sur les rois.

‒ Qu'on mette à ses pieds des fers rouges,

De crainte qu'il ne les ait froids.

Son lit était fait de broussailles,

Sa peau trop maigre se trouait.

‒ Qu'on lui dévide les entrailles,

Avec lenteur, sur un rouet.

Quand il priait sur une tombe,

Les oiseaux l'écoutaient en rond.

‒ Régulièrement qu'il lui tombe

Une eau de glace sur le front.

Pour ne pas troubler une mouche,

A peine s'il respirait l'air.

‒ Qu'on emplisse de fiel sa bouche,

Et qu'on lui tenaille la chair.

Tremble qu'Allah ne se courrouce ;

A la Mecque il allait souvent.

‒ Qu'on l'écorche de façon douce,

Pour le garder longtemps vivant.

Ses prédictions toujours vraies

Lui valaient un culte public.

‒ Qu'on verse du plomb sur ses plaies,

Qu'on glisse en son cœur un aspic.

Accorde du moins qu'on l'enterre

Au champ des morts, avec les siens.

‒ Je veux, de par mon cimeterre,

Qu'on jette son cadavre aux chiens.

Bourreau dont le ciel se retire,

Que t'a fait cet homme divin ?

‒ Il disait vouloir le martyre.

Je n'aime pas qu'on parle en vain.