Le survivant

By Léon Dierx

Written 1867-01-01 - 1867-01-01

Je sors des bois. Je rentre en ma vie. Ô prisons

De nos songes ! Combats ou pleurs que nous taisons !

Le jour tombe. Le bleu du ciel pâlit. C'est l'heure

Tranquille. — un souffle ; un seul. — souffle étrange ! — il m'effleure

Et s'éteint. — je soupire et pense à lui. C'était

Un toucher ! — le soleil s'engouffre. Tout se tait.

L'ombre augmente. La route est longue ; la nuit, proche.

Elle arrive. Elle monte en nous, comme un reproche.

Il venait de très loin, ce souffle ! J'en frémis.

Il semblait expirer en moi. Je l'ai transmis ;

Où donc ? Vers qui ? — mon cœur bat avec violence.

Je n'entends que mes pas. — quel désert ! Quel silence !

Ce souffle était si faible ! Et si doux ! — la forêt

Ne l'a point arrêté pourtant. Il se mourait.

C'est en moi qu'il est mort. Vivait-il ? — des lumières

S'allument. — durs travaux des champs ! Pauvres chaumières !

— Ce souffle ! On aurait dit une aile ; un être errant !

Il est tant de secrets ! Hélas ! Qui les comprend ?

Peut-être toi ! Vieil arbre immobile ! Murmure !

Enseigne-moi ! Notre âme est une autre ramure.

Elle flotte. Elle s'ouvre, immense, à la merci

De vents mystérieux. Tout entière elle aussi

Vibre parfois. Des mots obscurs l'ont traversée !

Ce souffle en était plein. — qui dit qu'une pensée

N'est pas comme un parfum : un corps aérien ?

Tout voyage. Tout vit. Tout se transforme. Rien

Ne périt. Tout renaît. Tout souffre. Tout se mêle.

Et tout cherche ailleurs. Quoi ? L'anxiété jumelle,

Sans doute ; en vos fumiers, désirs ! En votre exil,

Regrets ! Au plus profond des cœurs ; au plus subtil

Des choses. — le couchant à l'infini recule.

Une étoile ! Vénus ! Qui passe au crépuscule !

— Il était triste autant, ce souffle ! Et si léger !

Qu'apportait-il ? — moi seul l'ai senti voltiger.

J'en suis sûr : il voulait depuis longtemps renaître.

Est-ce en quelqu'un ? — le froid de la mort me pénètre.

C'était comme un dernier effort vers moi ; si lent !

Si las ! Comme un suprême effluve s'exhalant.

Comme un adieu resté muet ; comme une haleine ;

Comme une voix défunte ! — oh ! La brume ! Elle est pleine

De fantômes. Je marche à travers eux. Qui sait ?

S'il s'était échappé d'une tombe ! Il poussait

Un souvenir de plainte ; un rappel de caresse ;

Quelque message au but. — je frissonne. Serait-ce

L'envoi que j'ai longtemps espéré ? — nos douleurs

S'apaisent. Puis les jours nouveaux portent les leurs.

L'on doute. L'on oublie. — est-ce possible ? On croit

Oublier ! Mais en nous le cyprès planté croît.

Il est là ; bien plus haut que la nuit ! Sur les fastes

De ma vie il s'étend toujours. Ombres néfastes !

Un souffle ; et je vous sens immortelles ! Couvrez

Mes yeux, palmes sans fin ! Lourds rameaux enivrés

De ce souffle ! C'est vous qu'il cherchait. — le ciel brille ;

Vainement ! — dans ma chair fouille, racine ! Vrille

Aux cent pointes ! C'est toi qu'il réveille ; et venu

De là-bas ! — mon soupir ? Qu'avais-je reconnu ?

Cette odeur d'autrefois ! Cette tendresse amie ? …

Était-ce un rêve en peine ? Un rêve d'endormie ?

Le rêve d'abandon d'une poussière ? — oh ! Oui,

Dors en moi ! Rêve en moi ! Jeune amour enfoui !