Le tombeau
Written 1801-01-01 - 1815-01-01
« Ta voix, Zaïde, est celle du zéphire ;
D'un charme pur elle enivre mes sens :
Mais apprends-moi quelle savante lyre
De ces beaux vers enfanta les accents.
Oh ! non, jamais roses de poésie,
Trésors charmants de grâce et de fraîcheur,
De tels parfums n'embaumèrent l'Asie ;
Ton baiser même aurait moins de douceur.
» — De Bénamar cet hymne fut l'ouvrage,
Noble sultan ! chantre de la valeur,
Il fit briller la consolante image
Du jour sans fin dans un monde meilleur.
Ses chants perdus furent sans récompense :
Il s'en alla vers les sables d'Iran
Avec sa fille, étoile d'innocence,
Toucher la lyre au bruit de l'ouragan.
» — Fidèle émir ! prends ma noire cavale ;
Ses pieds légers sont l'aile de l'oiseau.
Vole au désert, plus prompt que la rafale ;
A Bénamar va porter cet anneau.
Oui, j'en atteste et la nuit et ses voiles :
De mes bienfaits je prétends le combler ;
Du firmament les nombreuses étoiles
A ses trésors ne pourront s'égaler.
» Que sur tes pas sa fille consolée
Vienne avec lui former d'heureux concerts !
Loin des regards cette palme isolée
A trop longtemps fleuri pour les déserts. »
L'émir, pressant la cavale légère,
Part comme un trait qui s'élance et qui fuit ;
Et sur sa route une jeune étrangère
Pâle et charmante, apparut vers la nuit.
« O voyageur qui, seul et sans retraite,
Cours, égaré dans les sables d'Iran !
Que cherches-tu ?— Je cherche le poète,
Ce Bénamar, la gloire du sultan.
— O voyageur ! Bénamar fut mon père ;
Il a cessé de vivre et de souffrir :
Ces hauts cyprès ombragent sa poussière,
Et près de lui j'achève de mourir.
» — Fleur de beauté ! que ton éclat renaisse ;
Viens, sors enfin de ton obscurité ;
Viens, et pour toi que rayonne sans cesse
L'astre éclatant de la prospérité !
— Tu vois la tombe où veille ma tristesse :
Tel est mon cœur, il ne peut se rouvrir.
Mon père est mort ; seul il fut ma richesse :
Pauvre il vécut, pauvre je veux mourir. »
Et, défaillante, elle embrasse en silence
Le sol funèbre, objet de tous ses vœux ;
Et du cyprès que la brise balance
L'ombre se mêle au noir de ses cheveux.
Sa voix mourante à son luth solitaire
Confie encore un chant délicieux ;
Mais ce doux chant, commencé sur la terre,
Devait, hélas ! s'achever dans les cieux.