Le Trône céleste

By Armand Renaud

Written 1860-01-01 - 1860-01-01

J 'AI tant levé les prunelles

Vers les clartés éternelles

Sans fond ni bord,

J'ai si bien percé les voiles

Des sept mystiques étoiles

Qui sont au Nord ;

Sorti de l'humaine voie,

N'éprouvant ni deuil ni joie,

Ni froid ni chaud,

Sans que je boive ni mange,

Sans que jamais rien dérange

Mes yeux d'en haut,

Je les ai tant contemplées

Les sept gouttes d'eau gelées

De l'horizon ;

Devant leur tremblante flamme

Depuis si longtemps j'ai l'âme

En pâmoison,

Que cette foule abrutie

Qui fait encore partie

Du monde vil,

S'il fallait que j'y revinsse,

Me prendrait, tant je suis mince,

Pour mon profil ;

Mais que la troupe céleste,

Voyant l'extase où je reste

Plus droit qu'un pieu,

A travers les airs m'emporte,

Du soleil m'ouvre la porte

Et me fait Dieu.

A présent, c'est moi qui règne ;

Le bas de mon trône baigne

Dans un lac d'or

Où, des cent points de l'espace,

L'image des mondes passe

Et passe encor.

Sur ce lac flotte une tête

A la barbe de prophète,

Au front de roi ;

De l'œil une larme coule.

C'est l'ancien Dieu qui s'écroule,

Chassé par moi.

Et cette tête me charme,

Je ne puis de cette larme

Me détourner.

En vain les anges fidèles

Viennent d'un million d'ailes

Me couronner ;

En vain je suis la merveille,

L'être immense où tout s'éveille,

Où tout s'endort ;

Je ne vois, ne vois sans cesse

Que la tête à barbe épaisse

Sur le lac d'or.