Le Turco

By Théodore Banville

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Quant au lieutenant de turcos,

Il a la prunelle électrique.

Ses principes sont radicaux ;

Il est tout noir, venant d'Afrique.

La dame — son nom triomphant

Est bien connu dans tout Mayence

A de longs cheveux blonds d'enfant

Avec de grands yeux bleu-faïence.

L'une avait un bon cuisinier,

L'autre sa verve fanfaronne,

Si bien qu'enfin le prisonnier

Finit par plaire à la baronne.

Mais elle eut le cœur bien marri

Quand le mal fut fait. Ciel, dit-elle,

Tromper, hélas ! un tel mari !

J'en sens une peine mortelle !

Un baron à seize quartiers,

Dont le burg, bravant les huées,

Pour ceinture a des bois entiers,

Et dort le front dans les nuées !

Un seigneur au cœur ingénu,

Qui parmi ses aïeux insignes

Compte Sigefroi le Cornu,

Et qui nourrit cinquante cygnes !

Un si digne maître ! un baron

Aux doux cheveux de miel, qui brave

Les hivers, et chasse au héron

Dans ses forêts, comme un landgrave !

A ces mots, plus navrée encor,

Dans la chambre même où l'on dîne,

La pauvre baronne au front d'or

Fondait en pleurs, comme une ondine.

Morne, elle répétait toujours :

Trahir une telle noblesse !

Mais, fort expert en fait d'amours,

Voyant bien où le bât la blesse,

Le turco, tant de fois vainqueur,

Trouva l'argument sans réplique,

Et, l'embrassant d'un vaillant cœur,

Cria : Vive la République !