Le Val des marguerites

By Maurice Rollinat

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

C'est au fond d'un ravin fantastique et superbe

Où maint rocher lépreux penche et dresse le front :

Une espèce de puits gigantesquement rond

Dont l'eau n'aurait servi qu'à faire pousser l'herbe.

Là, le mystère ému déployant ses deux ailes

Fantomatise l'air, les pas et les reflets :

Il semble, à cet endroit, que des lutins follets

Accrochent leurs zigzags à ceux des demoiselles.

L'horreur des alentours en ferme les approches ;

L'écho n'y porte pas le sifflet des convois ;

Ses murmures voilés ont le filet de voix

Des gouttelettes d'eau qui filtrent sous les roches.

C'est si mort et si frais, il y flotte, il y vague

Tant de silence neuf, de bruit inentendu,

Que l'on pressent toujours en ce vallon perdu

Quelque apparition indéfiniment vague !

Il n'a jamais connu ni moutons, ni chevrettes,

Ni bergère qui chante en tenant ses tricots ;

Les tiges de bluets et de coquelicots

N'y font jamais hocher leurs petites aigrettes :

Mais, entre ses grands houx droits comme des guérites,

Ce val, si loin des champs, des prés et des manoirs,

Cache, tous les étés, ses gazons drus et noirs

Sous un fourmillement de hautes marguerites.

Chœur vibrant et muet, innocent et paisible,

Où chaque pâquerette, à côté de sa sœur,

A des mouvements blancs d'une extrême douceur,

Dans la foule compacte et cependant flexible.

L'oiseau, pour les frôler, quitte l'orme et l'érable ;

Et le papillon gris, dans un mol unisson,

Y confond sa couleur, sa grâce et son frisson

Quand il vient y poser son corps impondérable.

Le Gnome en phaéton voit dans chacune d'elles

Une petite roue au moyeu d'or bombé,

Et le Sylphe y glissant pense qu'il est tombé

Sur un nuage ami de ses battements d'ailes.

La Nature contemple avec sollicitude

Ce petit peuple frêle, onduleux et tremblant

Qu'elle a fait tout exprès pour mettre un manteau blanc

À la virginité de cette solitude.

On dirait que le vent qui jamais ne les froisse

Veut épargner ici les fleurs des grands chemins,

Qui plaisent aux yeux purs, tentent les tristes mains,

Et que l'Amour peureux consulte en son angoisse.

Nul arôme ne sort de leur corolle blême ;

Mais au lieu d'un parfum mortel ou corrupteur,

Elles soufflent aux cieux la mystique senteur

De la simplicité dont elles sont l'emblème.

Et toutes, chuchotant d'imperceptibles phrases,

Semblent remercier l'azur qui, tant de fois,

Malgré le mur des rocs et le rideau des bois,

Leur verse de si près ses lointaines extases.

Avant que le matin, avec ses doigts d'opale,

N'ait encore essuyé leurs larmes de la nuit,

Elles feraient songer aux vierges de l'ennui

Qui s'éveillent en pleurs, et la face plus pâle.

Le soleil les bénit de ses yeux sans paupières,

Et, fraternellement, ce Gouffre-Paradis

Reçoit, comme un baiser des alentours maudits,

L'âme des végétaux et le soupir des pierres.

Puis, la chère tribu, quand le soir se termine,

Sous la lune d'argent qui se joue au travers,

Devient, entre ses houx lumineusement verts,

Une vapeur de lait, de cristal et d'hermine.

Et c'est alors qu'on voit des formes long-voilées,

Deux spectres du silence et de l'isolement,

Se mouvoir côte à côte, harmonieusement,

Sur ce lac endormi de blancheurs étoilées.