Le vampire
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Or, je vis une femme en sa couche étendue…
La chambre était splendide ; aux lambris appendue
Flottait une tenture épaisse de brocard,
Où mille franges d'or s'enlaçaient avec art.
Les meubles étalaient une magnificence
Qui révélait aux yeux et richesse et puissance ;
Mais tout ce luxe était flétri, rompu, souillé,
Comme si les voleurs l'avaient déjà pillé.
Une lampe, brûlant sous un globe d'opale,
Versait aux alentours sa lueur faible et pâle ;
Sur la scène planait un silence de mort,
Ce silence absolu qui vous serre et vous mord !
Et je voyais la femme en sa couche étendue.
Sa chevelure d'or, au hasard répandue,
Déroulait ses anneaux fauves sur l'oreiller,
Et jusque sur les draps allait s'éparpiller.
A la rigidité de sa face glacée,
Sans peine on aurait pu la croire trépassée ;
Et puis, la plaie ouverte à la gauche du sein
Dénonçait hautement l'arme de l'assassin.
Mais le souffle léger qui gonflait sa poitrine
Et faisait palpiter l'aile de sa narine,
Dans sa froide pâleur je ne sais quel éclat,
Attestaient que la vie était encore là !
Et cette femme avait une beauté de reine ;
Sur son front pur, un air de grandeur souveraine,
Une franche bonté, semblaient lutter entre eux,
Signes d'un noble cœur, vaillant et généreux.
Mais, entre les sourcils, la peau s'était plissée
Sous l'effort continu d'une sombre pensée ;
Et les sillons creusés sous les yeux par les pleurs
Disaient éloquemment un passé de douleurs !
Tout à coup, dans la chambre obscure, sépulcrale,
Et derrière le lit où cette femme râle,
Je vis surgir un spectre odieux, repoussant…
Et sa vue, en mon corps, faisait figer le sang !
Un poil roux, tout autour de sa face puissante,
Formait une auréole étrange, incandescente ;
Et ses yeux verts lançaient le farouche regard
Que sur l'agneau mourant lance le loup hagard !
On voyait resplendir sur sa bouche lippue
La sensualité qui n'est jamais repue ;
Son teint couleur de brique, et de sang injecté,
Disait la convoitise et la voracité !
Et ses yeux verts couvaient la femme agonisante.
Et voilà : tout à coup, sa bouche reluisante
Par un hideux rictus toute grande s'ouvrit ;
Et, comme doit sourire un démon, il sourit !
Ce rictus découvrit de longues dents d'hyène
Flairant par ses barreaux la chair quotidienne ;
Et, sur son râtelier passant et repassant,
Sa langue dégustait, par avance, le sang !
Et voilà que soudain il fondit sur sa proie.
De son muffle béant, la hideuse lamproie
Quelques instants chercha la place, près du cou,
Par où le sang du corps s'échappe d'un seul coup.
Mais son regard s'allume : il a trouvé l'artère !
On entend trépigner ses deux pieds sur la terre ;
Il prend à belles dents la peau, déchire, mord,
Et se rue, en suçant, à son banquet de mort !
Et la femme sembla ressentir la blessure,
Car elle s'agitait sous l'atroce morsure ;
Mais elle était si faible, en son épuisement,
Que son corps retomba, bientôt, sans mouvement !
De pâle qu'elle était, elle devint livide !
Lui, se dressait parfois, et, d'une langue avide,
Léchait avec un air d'ignoble volupté
Quelque grumeau de sang dans sa barbe arrêté.
Ensuite, il reprenait sa tâche interrompue ;
Et l'aspiration de sa bouche lippue
Produisait dans la nuit un petit sifflement,
Comme un enfant qui rêve, et qui tette en dormant !