Le Veau

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Si j'en crois Gustave Claudin,

Et son livre assuré de plaire,

Où par un flamboiement soudain,

Le Paris d'autrefois s'éclaire ;

A l'ancien Café de Paris,

Où venaient, quittant leurs repaires,

Des gens qui n'étaient pas maris,

Gardes nationaux, ou pères ;

Roqueplan, cet esprit, Véron,

Cet homme à la panse étoffée,

Plus voluptueux que Néron,

Musset, beau comme un jeune Orphée ;

En cet endroit où s'échangeaient

Les diamants de la parole,

Ces grands Parisiens mangeaient

Du veau cuit à la casserole.

Et même, ô problèmes subtils

Qui tordent la raison humaine !

Ce mets que chacun évite, ils

En mangeaient trois fois par semaine.

En quoi donc était fait ce veau ?

Quelle prophétesse Cassandre,

Quelle cuisinière au cerveau

Puissant, le cuisait sur la cendre ?

La casserole où se dorait

Ce veau charmeur qui nous fait honte

Et que le poëte adorait,

Fut-elle de cuivre ou de fonte ?

De pareils veaux ne cuisent plus !

Ils sont entrés dans la nuit noire,

Parmi les âges révolus

Et catalogués par l'histoire.

Comme les amours de Bulbul,

Il est bien certain que ce mythe

Nous reporte à des temps où nul

Ne prévoyait la dynamite.

Mais c'est égal, veau décevant

Qui vers des extases m'élèves,

Je te reverrai bien souvent

Dans les chimères de mes rêves.