Le Vénusberg

By Anatole France

Written 1896-01-01 - 1896-01-01

« J’ai brûlé mes draps d’or et ma viole aussi.

Tandis que le brasier du repentir m’éclaire,

Je vais auprès du Pape avoir de lui merci.

« Ô Saint-Père le Pape, écoutez sans colère

Par quels rares péchés, suaves aux démons,

J’osai, loin de Jésus, grandement lui déplaire.

« Dans le burg enchanté, sur le plus haut des monts,

Chez la belle Vénus, j’ai vécu sept années.

Absolvez-moi, de par Jésus que nous aimons. «

La crosse du Saint-Père en ses mains étonnées

Trembla : « Quand cette crosse aura feuilles et fleurs,

Les fautes que tu fis te seront pardonnées. »

Alors le chevalier s’en alla tout en pleurs :

« Puisque je ne puis plus, ô madame la Vierge,

Espérer, dans le ciel, de porter vos couleurs,

« Ni de brûler pour vous, luisant comme un beau cierge,

Je retourne à jamais dans le burg enchanté,

Afin que la Vénus, tendre dame, m’héberge. »

— « J’ai joie à vous revoir ; grand’joie en vérité ;

Chevalier, seyez-vous et buvez, je vous prie.

Je vous ai, Tannhæser, bien longtemps regretté. »

Or, le troisième jour, la crosse étant fleurie,

Le Saint-Père envoya des courriers promptement,

Pour chercher Tannhæser, par mont, val et prairie,

Tannhæser, chez Vénus, buvait le vin charmant ;

Il y doit composer de longs épithalames,

Jusqu’à l’appel de l’Ange, au jour du Jugement.

Il ne faut pas ainsi désespérer les âmes :

Si ceux-là sont damnés, qui furent amateurs

Du parler clair et du clair sourire des dames,

Hélas ! le Paradis n’aura plus de chanteurs.