Le vieillard tarentin

By Jules Barbier

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Je cite mes auteurs : c'est une vieille histoire

Qu'un journal de Poitiers me remet en mémoire.

Des pirates, servis un jour par le destin,

Prirent à l'abordage un vaisseau tarentin.

Je vous laisse à penser la joie !

Nos gens de cris victorieux

Font retentir l'onde et les cieux.

Une galère ! quelle proie !

On admire sa forme, et comme sur les eaux

Elle glisse légère et pareille aux oiseaux !…

Un seul, dans l'ivresse commune,

Est sombre et se tient à l'écart.

On s'enquiert d'où lui vient sa tristesse importune.

Lui, montrant du doigt un vieillard :

« Vous auriez dû jeter cet homme à fond de cale,

» Dit-il, avec tous ceux du navire. Je vois

» Qu'il s obstine à toucher cette barre de bois.

» Quel est son but ? Je crains quelque embûche fatale !»

Les autres, aussitôt, Je se moquer : « Eh ! quoi ?

» Craindre un vieillard ? quelle apparence

» Qu'il puisse nuire ? il se tient coi !

» Fallait-il au pauvre homme infliger la souffrance

» Des fers dont nous avons chargé ses compagnons ?

» Il peut jouer avec sa barre ;

» Ce n'est pas lui que nous craignons !

» Un pirate n'est pas tenu d'être barbare. » —

On se trouvait alors vers un rivage ami

De Tarente. L'homme, en silence,

Incline la barre à demi.

Le navire un moment hésite, se balance,

Puis cingle vers la terre. En vain l'on fait effort

Pour arrêter sa course ; au gouvernail docile,

Il fend les flots, il entre au port,

Entraîné par la main du vieillard immobile !…

Aux imprudents vainqueurs on reprend leur butin.

Amis, défions-nous du Vieillard tarentin !