Le vieux gas

By Ferdinand Dugué

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Je suis, comme on dit, un vieux gas,

Et voilà qu'on m'envoie en guerre !…

Être un héros ! Je n'y tiens pas,

Car plus que tout ma peau m'est chère,

Mieux vaut coucher dans de bons draps

Que sur la terre.

Je vivais tranquille chez moi

Ne demandant rien à personne,

Ne donnant rien non plus, ma foi,

Que de gros baisers à ma bonne…

Et je ne sais pas trop pourquoi

Le clairon sonne…

Le diable emporte les Prussiens

Et Gambetta qui nous enrôle,

En nous appelant citoyens ;

Comme si c'était notre rôle

De faire ce métier de chiens ;

Ça n'est pas drôle !

De bien boire et de bien manger

J'avais l'habitude agréable,

Nul ne venait me déranger

Une fois que j'étais à table,

Mais maintenant tout va changer…

Guerre exécrable !

Guerre absurde qui va m'ôter

Toutes les douceurs du bien-être !…

D'abord j'aurai soin de porter

De bons bas bien chauds sous ma guêtre ;

Il faut à tout prix éviter

L'eau qui pénètre !

Avec des gants, un cache-nez,

Des foulards, une couverture,

Puissé-je, en ces bivouacs damnés,

Rêver, évitant la froidure,

Que j'ai les pieds sur les chenets

Dans ma masure !…

Mais, quoiqu'assez bien étoffé

Pour porter sans trop de misère

Le képi dont on m'a coiffé,

Une chose me désespère…

C'est de ne plus boire au café

Mon bock de bière !