Le vieux manoir
Written 1930-01-01 - 1930-01-01
La tête par-dessus le mur
Du vieux manoir d'automne,
Je regarde, et m'étonne
De revoir mon passé familial et pur.
L'automne, icic, s'est effeuillées
Sous les hauts arbres tors.
Jadis, dans cette allée,
Que de vivants à moi qui maintenant sont morts !
La grande automne est pâle, pâle,
Les branchages sont noirs.
Combien de désespoirs !
Que de vivants à moi morts d'une mort morale !
Sous ses feuilles sèches en feu,
Cette allée est hantée.
Pourquoi m'a-t-on quittée,
Et pourquoi donc moi-même ai-je tant dit adieu ?
Mes morts, vous voilà ; c'est l'aïeule,
Qui vient rôder ici.
Et c'est mon père aussi,
Taciturne, chassant, fumant son brûle-gueule.
Ce sont deux neveux, deux petits,
Héros morts à la guerre.
C'est ma mère ‒ ma Mère
Et les jours de l'enfance en elle anéantis.
Vous, défunts, au chaud dans mon âme,
Vous vivez avec moi.
Mais les autres, quel froid !
Ils sont toujours en vie, et c'est cela le drame.
Absents, absents, vous voilà tous,
Vous qui disiez : Je t'aime. »
Et me voilà moi-même,
Moi d'autrefois, moi morte encore plus que vous.
Que de sang la terre a pu boire
Depuis ce cher temps-là !
Ce soir, me revoilà
Apportant la paix triste et la triste victoire.
Des troncs sont tombés… ou grandis.
Devers l'étang qui brille,
Le battoir d'une fille
Frappe le linge au loin, de même que jadis.
Est-ce la même lavandière ?
Non. Sa fille, plutôt.
Le jour va tomber tôt,
Tandis que, seule ainsi, je regarde en arrière.
Je le contemple, ce passé,
Tragique sépulture.
La nuit, sur la nature,
Va cacher les splendeurs de l'été trépassé.
Le couchant,le passé, l'automne,
Ce battoir sur l'étang…
C'est toujours moi, pourtant,
Belle encore et traînant ma grande âme qui tonne.
Comme le reste d'un chemin
Qu'on doit jusqu'au bout suivre,
Je dois encore vivre,
Et le droit 'est resté de murmurer : « demain".
Salut donc, manoir de jeunesse !
Sous tes arbres grandis,
Tout ce que tu me dis
Je l'entends et comprends, au fond du jour qui baisse.
Tu dis : « Ces arbres terrassés
Me laissent ce grand vide,
Mais il m'en reste assez
Pour bercer sous le ciel une automne splendide.
« Pour toi, passante qui reviens,
Sombre et vivant fantôme,
Il te reste un royaume :
C'est marcher haut la tête et droite sur tes reins. »