Le villageois et le serpent

By Jean de La Fontaine

Written 1678-01-01 - 1694-01-01

Ésope conte qu'un manant,

Charitable autant que peu sage,

Un jour d'hiver se promenant

À l'entour de son héritage,

Aperçut un serpent sur la neige étendu,

Transi, gelé, perclus, immobile rendu,

N'ayant pas à vivre un quart d'heure.

Le villageois le prend, l'emporte en sa demeure ;

Et, sans considérer quel sera le loyer

D'une action de ce mérite,

Il l'étend le long du foyer,

Le réchauffe, le ressuscite.

L'animal engourdi sent à peine le chaud,

Que l'âme lui revient avecque la colère.

Il lève un peu la tête, et puis siffle aussitôt ;

Puis fait un long repli, puis tâche à faire un saut

Contre son bienfaiteur, son sauveur et son père.

Ingrat, dit le manant, voilà donc mon salaire !

Tu mourras ! À ces mots, plein d'un juste courroux,

Il vous prend sa cognée, il vous tranche la bête ;

Il fait trois serpents de deux coups,

Un tronçon, la queue et la tête.

L'insecte, sautillant, cherche à se réunir ;

Mais il ne put y parvenir.

Il est bon d'être charitable ;

Mais envers qui ? c'est là le point.

Quant aux ingrats, il n'en est point

Qui ne meure enfin misérable.