Le violon

By Jean Richepin

Written 1877-01-01 - 1877-01-01

Mon cœur est un violon

Sur lequel ton archet joue,

Et qui vibre tout du long,

Appuyé contre ta joue.

Tantôt l'air est vif et gai

Comme un refrain de folie,

Tantôt le son fatigué

Traîne avec mélancolie.

C'est la chanson des baisers

Qui d'abord court, saute et danse

Puis en rhythmes apaisés

S'endort sur une cadence.

C'est la chanson des seins blancs

Qui s'enflent comme des vagues,

Puis qui se calment, tremblants

Comme un lac aux frissons vagues.

C'est la chanson de ton corps

Qui fait chanter ses caresses,

Puis s'éteint dans des accords

De langoureuses paresses.

C'est la chanson qui rend fou.

Rends-moi fou, ça te regarde ;

Mais si tu fais trop joujou

Sur le violon, prends garde !

Prends garde ! l'âme est debout ;

Les quatre cordes, tordues

Sur les clefs tout près du tout.

Jusqu'à casser sont tendues.

Et pourtant, ô fol archet,

Sur ces cordes tu gambilles

Comme ce clown qui marchait

En dansant sur des coquilles.

Ta vas, tu les prends d'assaut,

Et tu mords leur nerf qui vibre,

Et tu bondis, et d'un saut

Tu leur fais grincer la fibre ;

Et pleurant à pleine voix,

Pour si peu que tu le veuilles,

Les cordes, l'âme et le bois,

Tremblent ainsi que des feuilles.

A force de t'amuser

En caprices trop agiles,

Tu finiras par user

Les pauvres cordes fragiles.

Rompu comme un vieux tremplin,

Déjà le bois perd sa force,

Et sur l'âme qui se plaint

Il se fend comme une écorce.

Un jour, sous un dernier coup,

La merveilleuse machine

Entre tes doigts et ton cou

Laissant craquer son échine,

Dans un tradéridéra

Ou quelque autre galipète

L'instrument éclatera

Comme une bulle qui pète.

Prends garde ! le bois méchant

Entrera dans ta main douce ;

Les cordes en se lâchant

Te cingleront la frimousse.

Alors l'archet, mais en vain,

Regrettera ses folies ;

Car du violon divin

Et des cordes abolies

Il ne te restera plus

Qu'un trait bleu sur ta peau mate,

Des repentirs superflus,

Et puis du sang sur la patte.