Le voisin blessé

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1860-01-01 - 1860-01-01

L’autre nuit le voisin qui pleure

Frappa pour me dire bonsoir :

« Dormez, voisin, ce n’est plus l’heure ;

On n’y voit plus : il faut se voir.

Je suis vous le savez une pauvre orpheline ;

Je n’ai d’autre gardien que la vierge divine. »

Mais il reprit si tristement :

« Au pécheur Dieu donne un moment

De grâce avant le châtiment !… »

Il dit cela d’un ton si grave

Que sa voix me troubla le cœur,

Et qu’à ce blessé doux et grave

Je répondis malgré ma peur :

« Vous avez votre mère, et moi, pauvre orpheline

J’en vais demander une à la vierge divine.

Pourquoi dites-vous tristement :

Au pécheur Dieu donne un moment

De grâce avant le châtiment ?… »

« La grâce, c’est votre présence ! »

Cria-t-il contre la cloison.

« Le châtiment, c’est votre absence.

Et le ciel, c’est votre maison !

Je suis l’heureux voisin de la jeune orpheline

Qui demande une mère à la vierge divine ;

C’est pourquoi je dis tristement :

Au pécheur Dieu donne un moment

De grâce avant le châtiment !

« Car vous partez avec l’aurore,

Et moi, blessé, je vais mourir… »

— « Voisin, je ne pars pas encore

Et si l’on pouvait vous guérir…

Donnez-moi votre mère, et la pauvre orpheline

Ne demandera rien à la vierge divine.

Ne dites donc plus tristement :

Au pécheur Dieu donne un moment

De grâce avant le châtiment ! »