Le volontaire

By Albert Delpit

Written 1870-01-01 - 1870-01-01

— Chère femme, je viens te lire un gros mystère :

Ce matin je me suis engagé volontaire.

— Tu pars ? Voyons, voyons, je ne comprends pas bien…

Tu pars ?

— Oui.

— Quand ?

— Demain. Je ne te disais rien,

Parce que je voulais reculer la souffrance ;

Mais…

— Et pourquoi pars-tu ?

— Pour défendre la France,

Parbleu !

— Non, j'entends mal ce que tu dis, je croi

Tu pars… comme soldat ? Mais qui t'y force ?

— Moi…

— Mais moi, mais ton enfant ? nous quitter ? et sans cause ?

— Tu le trompes : je pars, et c'est pour quelque chose !

Je pars pour accomplir notre devoir à tous !

Vois-tu, le temps n'est plus de ne songer qu'à nous :

Au-dessus de l'amour des enfants et des femmes,

Il est un mot sacré qui fait vibrer nos âmes :

Un mol que nous avons bafoué trop longtemps,

Mais qu'il faut relever, s'il en est encor temps !

— Je ne te comprends pas…

— Écoute, ma chérie :

Je viens de découvrir que j'aimais ma pairie !…

Ma foi, c'est vrai, j'étais incrédule et railleur ;

C'est mon pays vaincu qui m'a rendu meilleur,

C'est pourquoi j'ai pleuré dans le fond de moi-même,

Comme si je perdais un des êtres que j'aime :

Je m'étais endormi ne croyant plus à rien…

Au réveil, je me suis relevé citoyen !

— Des mots que tout cela ! des phrases de poëte !

Quelque rhéteur obscur t'aura monté la tête !

Ta patrie est ici ; c'est ton enfant, c'est moi !

Le reste ? que me fait le reste, excepté toi ?

Pourquoi donc vouloir faire une tâche plus grande

Que celle que la loi du peuple te demande ?

N'es-tu pas marié, n'es-tu pas père enfin ?

Reste ! tu dois rester !

— Oh ! c'est trop à la fin !

El tu ne comprends pas ! Que veux-tu que je dise

Alors ? Mais c'est à nous que l'invasion brise,

A nous dont elle vient menacer le foyer,

D'être une légion qui se lève en entier !

Comment ! le prolétaire irait pour les défendre,

Lui qui n'a rien a perdre, eux dont on peut tout prendre !

Comment ! étant époux, je suis moins citoyen,

Et la France en danger je ne lui dois plus rien !

Tiens ! écoute une voix qui parle haut à lame ?

Entends-tu le canon qui tonne ?

Oh ! pauvre femme !

Pauvre mère !

Il en est qui tombent aujourd'hui,

Qui, le pays mourant, se sont levés pour lui,

Pour payer de leur sang ta défense et la nôtre !

Et je n'oserais pas me battre comme un autre !

Et je resterais là, bras croisés, sans rien voir,

Quand il n'en est pas un qui n'ait fait son devoir !

Car tu le veux ainsi, toi, l'une des meilleures !

Car tu me vois remplir mon devoir, et tu pleures !

Et tu ne m'as pas mis le fusil dans la main !

Et quand après cinq mois de jours sans lendemain,

Quand la France est debout, tout entière enfiévrée,

Je me lève à mon tour pour la cause sacrée,

Qui de chacun de nous eût dû faire un martyr,

Tu dis que je suis fou de songer à partir !

Mais tu ne sens donc pas quel courant nous entraîne ?

Mois tu ne sens donc pas que l'heure est souveraine,

Et qu'il faut à présent oublier un passé

Que tout le sang d'un peuple aura vite effacé ?

Toi, Française, au moment où la tempête monte,

Tu te mets froidement du parti de la honte !

Des mots, patriotisme, honneur ? — En vérité !

C'est avec ces mots-là qu'on fait l'humanité !

Et si je dois mourir en défendant ma cause,

Je serai mort au moins pour sauver quelque chose !

Mais tu baisses la tête, et tu comprends aussi…

— Oui ! j'étais lâche ! Tiens… Va te battre !

— Merci !