Le Voyage à Pontchartrain

By Alfred de Musset

Written 1857-01-01 - 1857-01-01

Paul, un soir, par la gauche rive

Arrive

Croyant voir Madame Aubernon,

Mais non.

Où faut-il en quittant Versaille

Qu’on aille ?

Retrouver Hetzel à Meudon ?

Va donc !

Hetzel, dînant sur la pelouse,

En blouse,

Régalait un de ses amis

Bien mis.

La compagnie offre une prise,

Surprise ;

On sert au convive nouveau

Du veau.

Mais, dit Hetzel, cassant sa croûte,

En route !

Pour voir Montfort et Pontchartrain

Bon train !

Je crois, dit Paul, que l’on m’invite

Bien vite ;

Ce n’est pas d’aller à Montfort

Mon fort !

Sur un cheval ou sur un âne

C’est crâne.

Mais, dit Hetzel, nous n’irons pas

Au pas.

Je vais tirer de ma sacoche

Un coche.

Prête ton cabriolet neuf,

Obeuf !

Paul accède, et, bravant la Parque,

S’embarque !

Il quitte pour faire sept lieues

Ces lieux.

— Obeuf, je trouve que ta hotte

Cahote ;

Nous sommes comme des harengs

En rangs !

Mais, laisserons-nous dans l’attente

Ma tante ?

Dit Obeuf ; j’ai d’un souper froid

Effroi.

Hetzel, tranquille et sans rancune

Aucune,

Dit : J’ai, ma foi, dans ce réchaud

Très chaud !

Le coche près d’une charrette

S’arrête !

O spectacle ! on découvre au loin

Du foin !

Mais, déjà, sur la nappe blanche,

L’éclanche

Fumait, écrasant de son poids

Des pois.

Et, couvrant d’un vin délectable

La table,

Une jeune enfant, douce à voir,

L’œil noir,

Le front baissé sous sa cornette

Fort nette,

Faisait froufrou de son jupon

Fripon.

— Messieurs, dit avec politesse

L’hôtesse,

Vous aviez deux coussins étroits

Pour trois.

— Non pas, dit Hetzel : sur mon âme,

Madame,

J’ai trouvé ce cabriolet

Mollet !

Mais Obeuf comme une torpille

Roupille !

— Tu t’en vas déjà te coucher,

Cocher ?

Paul pourfend comme une flamberge

L’auberge ;

Hetzel va dans le poulailler

Bâiller.

Aussitôt viennent les punaises,

Bien aises

De pouvoir d’un jeune étranger

Manger.

Mais Hetzel, trouvant l’Estafette

Parfaite,

Lit jusqu’au jour ce matinal

Journal.

Dans son lit, Paul, dont le nez gonfle

Et ronfle,

Donne au Diable tous ces taudis

Maudits.

Un roulier, tenant sa chandelle

Très belle,

Le réveille avec ses sabots

Pas beaux.

Mais déjà dans la cheminée,

Minée,

Voit ses enfants effarouchés

Couchés,

Et sur la gouttière que dore

L’aurore

Fait sa toilette un freluquet

Friquet.

Paul, se penchant à sa croisée

Boisée,

Découvre Hetzel, sous un hangard,

Hagard.

— Oh ! dit-il, l’air vous enlumine

La mine ;

Vous n’avez pas très bien dormi,

L’ami !

— J’ai, dit Hetzel, fait un bon somme,

En somme ;

Mais je me suis levé matin,

Mâtin !

Obeuf, devant son haridelle

Fidèle,

Sous l’enseigne d’un cabaret

Parait.

Adieu, vallons, coteaux, campagnes,

Montagnes !

Paul rentre sur ses échalas

Fort las.

Et, de retour, dans sa chambrette

Proprette,

Il trouve, sur son canapé

Campé,

Bonnaire, qui, sombre, à peine ivre,

Se livre

A d’inconséquents et fréquents

Cancans.