Le voyageur

By Guillaume Apollinaire

Written 1913-01-01 - 1913-01-01

Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurantOuvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant

La vie est variable aussi bien que l'EuripeLa vie est variable aussi bien que l'Euripe

Tu regardais un banc de nuages descendreTu regardais un banc de nuages descendre

Avec le paquebot orphelin vers les fièvres futuresAvec le paquebot orphelin vers les fièvres futures

Et de tous ces regrets de tous ces repentirsEt de tous ces regrets de tous ces repentirs

Te souviens-tuTe souviens-tu

Vagues poissons arqués fleurs surmarinesVagues poissons arqués fleurs surmarines

Une nuit c'était la merUne nuit c'était la mer

Et les fleuves s'y répandaientEt les fleuves s'y répandaient

Je m'en souviens je m'en souviens encoreJe m'en souviens je m'en souviens encore

Un soir je descendis dans une auberge tristeUn soir je descendis dans une auberge triste

Auprès de LuxembourgAuprès de Luxembourg

Dans le fond de la salle il s'envolait un ChristDans le fond de la salle il s'envolait un Christ

Quelqu'un avait un furetQuelqu'un avait un furet

Un autre un hérissonUn autre un hérisson

L'on jouait aux cartesL'on jouait aux cartes

Et toi tu m'avais oubliéEt toi tu m'avais oublié

Te souviens-tu du long orphelinat des garesTe souviens-tu du long orphelinat des gares

Nous traversâmes des villes qui tout le jour tournaientNous traversâmes des villes qui tout le jour tournaient

Et vomissaient la nuit le soleil des journéesEt vomissaient la nuit le soleil des journées

O matelots ô femmes sombres et vous mes compagnonsO matelots ô femmes sombres et vous mes compagnons

Souvenez-vous-enSouvenez-vous-en

Deux matelots qui ne s'étaient jamais quittésDeux matelots qui ne s'étaient jamais quittés

Deux matelots qui ne s'étaient jamais parléDeux matelots qui ne s'étaient jamais parlé

Le plus jeune en mourant tomba sur le côtéLe plus jeune en mourant tomba sur le côté

O vous chers compagnonsO vous chers compagnons

Sonneries électriques des gares chant des moissonneusesSonneries électriques des gares chant des moissonneuses

Traîneau d'un boucher régiment des rues sans nombreTraîneau d'un boucher régiment des rues sans nombre

Cavalerie des ponts nuits livides de l'alcoolCavalerie des ponts nuits livides de l'alcool

Les villes que j'ai vues vivaient comme des follesLes villes que j'ai vues vivaient comme des folles

Te souviens-tu des banlieues et du troupeau plaintif des paysagesTe souviens-tu des banlieues et du troupeau plaintif des paysages

Les cyprès projetaient sous la lune leurs ombresLes cyprès projetaient sous la lune leurs ombres

J'écoutais cette nuit au déclin de l'étéJ'écoutais cette nuit au déclin de l'été

Un oiseau langoureux et toujours irritéUn oiseau langoureux et toujours irrité

Et le bruit éternel d'un fleuve large et sombreEt le bruit éternel d'un fleuve large et sombre

Mais tandis que mourants roulaient vers l'estuaireMais tandis que mourants roulaient vers l'estuaire

Tous les regards tous les regards de tous les yeuxTous les regards tous les regards de tous les yeux

Les bords étaient déserts herbus silencieuxLes bords étaient déserts herbus silencieux

Et la montagne à l'autre rive était très claireEt la montagne à l'autre rive était très claire

Alors sans bruit sans qu'on pût voir rien de vivantAlors sans bruit sans qu'on pût voir rien de vivant

Contre le mont passèrent des ombres vivacesContre le mont passèrent des ombres vivaces

De profil ou soudain tournant leurs vagues facesDe profil ou soudain tournant leurs vagues faces

Et tenant l'ombre de leurs lances en avantEt tenant l'ombre de leurs lances en avant

Les ombres contre le mont perpendiculaireLes ombres contre le mont perpendiculaire

Grandissaient ou parfois s'abaissaient brusquementGrandissaient ou parfois s'abaissaient brusquement

Et ces ombres barbues pleuraient humainementEt ces ombres barbues pleuraient humainement

En glissant pas à pas sur la montagne claireEn glissant pas à pas sur la montagne claire

Qui donc reconnais-tu sur ces vieilles photographiesQui donc reconnais-tu sur ces vieilles photographies

Te souviens-tu du jour où une vieille abeille tomba dans le feuTe souviens-tu du jour où une vieille abeille tomba dans le feu

C'était tu t'en souviens à la fin de l'étéC'était tu t'en souviens à la fin de l'été

Deux matelots qui ne s'étaient jamais quittésDeux matelots qui ne s'étaient jamais quittés

L'aîné portait au cou une chaîne de ferL'aîné portait au cou une chaîne de fer

Le plus jeune mettait ses cheveux blonds en tresseLe plus jeune mettait ses cheveux blonds en tresse

Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurantOuvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant

La vie est variable aussi bien que l'EuripeLa vie est variable aussi bien que l'Euripe