L’eau douce

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1860-01-01 - 1860-01-01

Pitié de moi ! j’étais l’eau douce ;

Un jour j’ai rencontré la mer ;

À présent j’ai le goût amer,

Quelque part que le vent me pousse.

Ah ! qu’il en allait autrement

Quand, légère comme la gaze

Parmi mes bulles de topaze

Je m’agitais joyeusement.

Nul bruit n’accostait une oreille

D’un salut plus délicieux

Que mon cristal mélodieux

Dans sa ruisselante merveille.

L’oiseau du ciel, sur moi penché,

M’aimait plus que l’eau du nuage,

Quand mon flot, plein de son image,

Lavait son gosier desséché.

Le poëte errant qui me loue

Disait un jour qu’il m’a parlé :

« Tu sembles le rire perlé

D’un enfant qui jase et qui joue.

Moi, je suis l’ardent voyageur

Incliné sur ta nappe humide.

Qui te jure, ô ruisseau limpide,

De bénir partout ta fraîcheur. »

— Doux voyageur, si la mémoire

S’abreuve de mon souvenir,

Bénis Dieu d’avoir pu me boire,

Mais défends-toi de revenir.

Mon cristal limpide et sonore

Où s’étalait le cresson vert

Dans les cailloux ne coule encore

Que sourdement, comme l’hiver.

L’oiseau dont la soif est trompée

Au nuage a rendu son vol,

Et la plume du rossignol

Dans mon onde n’est plus trempée.

Cette onde qui filtrait du ciel

Roulait des clartés sous la mousse…

J’étais bien mieux, j’étais l’eau douce,

Et me voici traînant le sel.