L'eau

By Edmond Rostand

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

Luchon, ville des eaux courantes,

Où mon enfance avait son toit,

L'amour des choses transparentes

Me vient évidemment de toi !

Ton nom seul, plein de bulles blanches,

Fait pour moi des ruisseaux couler

Sous des passerelles de planches

Que mon pied soudain sent trembler !

Où voit-on les bergeronnettes,

Qui s'y connaissent en ruisseaux,

Longer plus d'eaux vives et nettes

Sous de plus verdoyants arceaux ?

Où la neige daignerait-elle

Descendre ainsi du pic sacré

Pour former une cascatelle

Dès qu'un passant est altéré ?

Où voit-on s'offrir une vasque

A chaque tournant de chemin

Pour qu'on puisse tenir Vénasque

Dans le creux glacé de sa main ?

Ce Vénasque au chapeau de brume

Ne cesse pas de faire au val

Des générosités d'écume

Et des largesses de cristal !

Prodigue sûr de ses ressources

Et que la pelouse bénit,

Le mont jette l'argent des sources

Par les fenêtres de granit !

Il veut, formidable Mécène

Qui sait que l'eau fait toujours bien,

Subvenir à la mise en scène

De ce décor virgilien.

Dans l'herbe, au fond du précipice,

Caressant ou rongeant le bord,

Partout l'eau sourd, l'eau court, l'eau glisse,

L'eau fuit, l'eau bout, l'eau rit, l'eau dort !

L'eau brille dans ta robe grise

Comme des glaives et des socs,

Montagne auguste dont Moïse

Semble avoir frappé tous les rocs !

Quand l'eau Semble absente, un bruit tendre

Nous avise qu'elle est tout près.

Et quand on ne peut pas l'entendre,

On la sent dans l'odeur des prés.

O sentiers ! ô ruisseaux sans nombre

L'un à l'autre se mélangeant !

Les sentiers sont des ruisseaux d'ombre,

Les ruisseaux des sentiers d'argent !

A travers d'obliques ondées,

L'Aurore, dans un bleu frisson,

Voit les collines accoudées

Comme des nymphes qu'elles sont !

Sur leurs épaules incarnates

Des torrents glissent, éperdus !

Et ces éblouissantes nattes

Sont faites de ruisseaux tordus !

De l'eau partout ! Quand la rivière

Déborde, — histoire de pouvoir

Laisser autour de la chaumière

Des petits morceaux de miroir, —

Les champs ont du ciel dans leurs barbes

Comme un vieil homme a des yeux bleus !

Et vous savez, chevaux de Tarbes

Qui broutez les prés onduleux,

Combien de ces flaques dormantes

Il faut savoir franchir d'un bond

Lorsqu'on galope sur les menthes,

Dont l'écrasement sent si bon !

Quelle terre ne serait sèche

Auprès de cette terre ? Ah ! si

L'on vivait d'amour et d'eau fraîche,

Ce ne pourrait être qu'ici !

Et des fontaines ! des fontaines !

Y en a-t-il !… Il y en a

Pour toutes les Samaritaines

Et pour toutes les Rébecca !

Partout de l'eau ! Toujours des gouttes

Aux sandales des vagabonds !

Tant d'eau partout que, pour les routes,

Il faut, partout, des ponts, des ponts !

Voûtés comme de bons esclaves,

Les ponts, joyeux de leurs fardeaux,

Pour leur faire passer les gaves

Prennent les routes sur leurs dos !

Et les routes d'or, qui s'amusent

De voir les ponts plonger aux flots

Leurs grands pieds de pierre qui s'usent,

Ont de longs rires de grelots !

A l'heure où sortent les bréviaires,

Le crépuscule rend divins

Ces paysages de rivières,

D'arches, de pics et de ravins.

Et toute cette eau, source ou gave,

Sur le roc ou sous les cressons,

Voix joyeuse ou silence grave,

Nous instruit en fraîches leçons.

Ah ! quelle leçon vaudrait-elle

Cette claire leçon d'amour

Que donne la neige éternelle

En pensant aux ruisseaux d'un jour ?

Où s'apprend la persévérance ?

C'est au catéchisme de l'Eau

Qui, sous des airs d'indifférence,

Songe toujours à son niveau.

Contre la force ou le sarcasme,

L'Eau, noble et fine, nous apprend,

En bouillonnant, l'enthousiasme,

Et la patience, en filtrant !

Ses conseils n'ont rien de scolaire,

Car elle enseigne, en ses ruisseaux,

L'utilité de la colère,

Des belles chutes, et des sauts !

Elle murmure avec tendresse

— Car elle veut que nous rêvions —

Que bien souvent une paresse

Peut laisser des alluvions !

On sait tout lorsque l'on assiste

Aux cours délicieux de l'Eau :

Sous la fougère et sous le ciste

Elle explique, en passant, le Beau,

Prodiguant l'exemple qui frappe,

Elle prouve aussi bien qu'il est

Dans l'abondance d'une nappe

Que dans la grâce d'un filet.

La dignité, cet esclavage,

Ne rend jamais son flot boudeur ;

On ne connaît pas le rivage

Où l'attachera sa grandeur !

Son orgueil n'a pas la folie

De se priver des jeux charmants.

Ah ! comme elle aime qu'on oublie

Qu'elle est un des quatre éléments !

Quand de sa crue on s'inquiète,

Elle se pique de vermeil,

Ne dédaignant pas la paillette

Qu'elle sait être du soleil.

C'est par l'Eau que les blanches cimes

Se racontent aux peupliers :

Car les glaciers les plus sublimes

Parlent en ruisseaux familiers.

Eh quoi ! l'Eau ? la sœur de la Terre ?

L'Eau qui féconde ? la grande Eau ?

L'Eau qui lave et qui désaltère

Daigne jouer sous ce rideau ?

Elle joue avec l'écrevisse,

Avec le saule… Et, tout d'un coup,

Elle va se mettre en service,

Elle qui peut inonder tout !

Elle coulait, large et futile,

Sous les terrasses du château,

Et puis un besoin d'être utile

L'a prise brusquement, cette eau !

Lâchant la pompe fluviale,

Elle file, d'un air malin,

Dans la rigole triviale

Que lui propose le moulin !

Elle s'échappe des palettes,

Et, bravement, voulant avoir

De grosses bulles violettes,

Elle va mousser au lavoir ;

Elle entre, avec un bruit de foudre,

Dans une scierie aux longs toits,

Pour y mêler sa,blanche poudre

A la poudre blonde du bois ;

Et quand on a dépecé l'arbre,

Elle va, toujours s'échappant,

S'embaucher pour scier du marbre

Chez un marbrier de Campan !

Elle a ses gaîtés les meilleures

Dans le travail et dans le bruit…

L'Eau divine a fait ses huit heures

Quand commence à tomber la nuit !

Le clair de lune y met sa traîne…

Le bétail y met ses naseaux…

Soyez, belle Eau Pyrénéenne,

Bénie entre toutes les eaux !

— Source calme ou torrent bravache,

L'Eau qui descend de la hauteur

Apprend tout ce qu'il faut qu'on sache

Pour être poète ou lutteur !

L'Eau ne cesse pas, gave ou source,

D'apprendre à l'homme, à chaque instant,

Qu'on emporte — en prenant sa course,

Et qu'on reflète — en s'arrêtant ;

Mais que, malgré le flot qui rage,

L'arbre emporté d'un brusque effort,

O lutteur, devient un barrage

Lorsque le torrent n'est pas fort ;

Et que, malgré l'azur, poète,

Quand le ruisseau n'est pas profond,

À travers le ciel qu'il reflète

On peut voir la terre du fond !