L'éden

By Edmond Haraucourt

Written 1882-01-01 - 1882-01-01

Dans l'éther infini, plein de profonds mirages,

Dans l'azur insondable et vierge de nuages,

Le grand soleil montait lentement, gravement :

Et l'Éden, ébloui du long rayonnement,

S'éveilla. La nature amoureuse et ravie

Entonna le concert éclatant de la vie.

Tout remuait : Adma, le seul et le dernier,

Dormait les poings fermés, à l'ombre d'un pommier.

De larges ronflements bourdonnaient sur sa lèvre :

Il avait eu, la nuit, des douleurs et des fièvres ;

Il avait fait un rêve, il avait mal aux reins :

Il avait cru voir Dieu, du haut des cieux sereins,

Descendre à petits pas, et la dextre divine

Avait pendant longtemps fouillé dans sa poitrine

Pour y ravir un os qu'elle aviat emporté…

Adam dormait toujours. Debout à son côté,

Ève le regardait, soucieuse, étonnée.

Le jour venait de naître où la femme était née.

L'homme ronflait. Une heure entière s'écoula ;

Ève, agacée enfin de le voir toujours là,

Ève, maligne et femme, Ève prit une pomme

Et la laissa tomber sur l'œil du premier homme.

Adam se redressa d'un seul bond : « Mille dieux ! »

Mais il aperçut Ève en se frottant les yeux.

Homme sans le savoir et galant de naissance,

Il fit une profonde et grave révérence :

— « Dieu fait bien ce qu'il fait ; Éblis seul fait le mal. »

Il s'assit : — « Quel est donc ce nouvel animal ?

Et d'où vient qu'on ne peut rien trouver à lui dire ? »

Il se tut un instant, puis avec un sourire :

— « Il fait bien chaud ! …

Oh oui.

Le soleil est très-fort !

Oh oui.

C'est étonnant avec ce vent du nord…

Car c'est le vent du Nord qui vient de la montagne.

Ah !

Oui… Connaissez-vous un peu notre campagne ?

Moi ? non. Je viens de naître.

Ah ! de naître… Aujourd'hui ?

Oui.

Je vous félicite… Éden vous plaît-il ?

Oui.

Pensez-vous y rester quelque temps ?

C'est probable

Ah, tant mieux. Vous verrez : C'est un séjour aimable.

Je vous promènerai dans notre paradis.

Aimez-vous à causer ?

Que dites-vous ?

Je dis :

Aimez-vous à causer ?

Je ne sais pas encore ;

Je ne peux pas savoir : je suis née à l'aurore. »

Il se fit un silence : Adam, pâle et songeur,

promenait brusquement ses deux mains sur son cœur.

« Vous cherchez quelque chose ?

Il me manque une côte !

Dieu m'a créée avec : ce n'est pas de ma faute.

Tiens… La drôle d'idée ! Et quel est votre nom ?

Ève.

Oh, le joli nom !

Vous me flattez…

Mais non.

Moi je m'appelle Adam.

Adam… »

Nouveau silence :

Tous deux s'étonnaient de tant de différence

Dans les formes du corps et les tons de la peau.

Adam la trouvait belle ; Ève le trouvait beau.

Ils se taisaient, mais il raisonnaient en revanche.

Adam reprit enfin : — « Comme vous êtes blanche !

Pourquoi Dieu vous a-t-il mis des cheveux si longs ?

Les miens sont courts et noirs et les vôtres tout blonds.

C'est vraiment très-joli, ces lourdes tresses blondes…

Vous trouvez ?

Très-joli… Mais ces machines rondes,

Là, sur votre poitrine : À quoi cela sert-il ?

Je n'en sais rien. Mais vous, au-dessous du nombril,

Qu'est-ce que vous portez dans cette touffe noire,

Sur ce double coussin ?

Je m'en sers… après boire.

Seulement ? — Cela doit vous gêner pour marcher ?

Pas trop… On s'habitue.

Est-ce qu'on peut toucher ?

Si vous le désirez…

Je suis si curieuse.

Alors vous permettez ?… »

Ève, blanche et rieuse,

Avança doucement ses petits doigts rosés,

Puis, s'arrêtant soudain :

« Je n'ose pas !

Osez !

Est-ce qu'il vous fait peur ?

Peur ? Oh non : je suis brave.

Tiens ! C'est tout rouge au bout. On dirait une rave.

C'est pour la protéger, sans doute, cette peau ?

Ce n'est pas laid du tout.

Oh… Ce n'est pas très-beau.

Mais si : c'est très-gentil. »

Et les mignons doigts roses

Allaient, couraient, venaient, faisaient de courtes poses,

Comme des papillons voltigeant sur des fleurs.

« Oh mais, regardez donc. Il a pris des couleurs.

Comme c'est drôle ! Il est plus grand que tout à l'heure.

Il se dresse : il frémit. Ciel ! une larme : il pleure ! »

Ève essuya la larme à ses cheveux dorés.

« Il pleure ! Il pleure encore ! Est-ce que vous souffrez ?

Au contraire.

Oh, Monsieur Adam ! il est énorme,

Maintenant ! Il n'a plus du tout la même forme.

C'est très-raide et très-dur… À quoi peut-il servir ? »

Adam lui répondit, dans un profond soupir :

« Est-ce que vous croyez qu'il sert à quelque chose ?

Je n'en suis pas très-sûre : au moins, je le suppose.

Vous m'avez dit tantôt : « Dieu fait bien ce qu'il fait. »

Toute chose a son but si ce monde est parfait.

Oui, si Dieu m'avait dit ce qu'il veut que je fasse

De ce… Mais vous, comment ?…

Moi je n'ai que la place.

C'est peut-être un oubli : voyez.

Je ne vois rien.

Non : par là, maladroit ! Ici… Regardez bien.

C'est juste ! on vous a même arraché la racine !

La fosse est encor fraîche… Est-ce que la voisine

Communique ?… Pour voir, si j'y mettais le doigt ?

Mettez ce qu'il faudra.

Diable ! C'est bien étroit ! »

Il glissa sous la femme une main caressante…

Ève bondit, l'œil clos, la croupe frémissante,

Les seins tendus, les poings crispés dans ses cheveux.

Tout son être frémit d'un long frisson nerveux,

Et le soupir mourut entre ses dents serrées.

« Encore ! » Elle entr'ouvrit ses deux cuisses cambrées,

Et le premier puceau vint tomber dans ses bras !

« Encore ! Cherche encore ! Oui. Tant que tu voudras. »

Comme il croisait ses mains sous deux épaules blanches,

Adam sentit deux pieds se croiser sur ses hanches.

Leurs membres innocents s'enlaçaient, s'emmêlaient.

S'ils avaient pu savoir, au moins, ce qu'ils voulaient !

Ô pucelage ! Alors, presque sans le comprendre

Tous deux en même temps, d'une vois faible et tendre,

Murmurèrent : « Je t'aime ». Et le premier baiser

Vint, en papillonnant, en riant, se poser

Et chanter doucement sur leurs lèvres unies.

Dieu, pour les ignorants, créa deux bons génies :

L'Instinct et le Hasard. Or au bout d'un instant,

Ève avait deviné ce qu'il l'intriguait tant.

Avez-vous jamais vu le serpent que l'on chasse ?

De droite à gauche, errant, affolé, tête basse,

En avant, en arrière, il va sans savoir où.

Il s'élance ; il recule ; il cherche ; il veut un trou,

Un asile où cacher sa fureur écumante.

Il cherche : il ne voit rien, et son angoisse augmente.

Mais lorsqu'il aperçoit l'abri qu'il a rêvé,

Il entre et ne sort plus. — Adam avait trouvé !

Un cri, puis des soupirs : l'homme a compris la femme.

Les deux corps enlacés semblaient n'avoir qu'une âme.

Ils se serraient, ils se tordaient, ils bondissaient.

Les chairs en feu frottaient les chairs, s'électrisaient.

Les veines se gonflaient. Les langues acérés

Cherchaient une morsure entre les dents serrées.

Des nerfs tendus et fours, des muscles contractés,

Des élans furieux, des bonds de voluptés…

Plus fort ! Plus vite ! Enfin c'est la suprême étreinte,

Le frisson convulsif…

Ève, alanguie, éteinte,

Se pâme en un soupir et fléchit sur ses reins ;

Ses yeux cherchent le ciel ; son cœur bat sous ses seins.

Son beau corps souple, frêle, et blanc comme la neige,

S'arrondit, s'abandonne au bras qui la protège.

Adam, heureux et las, se couche à son côté.

Puis, tous deux, lourds, le sein doucement agité

Comme s'ils écoutaient de tendres harmonies,

Rêvent, dans la langueur des voluptés finies.

Mais Ève : « — Dieu, vois-tu, ne fais rien sans raisons.

Dieu fait bien ce qu'il fait… Viens là ! Recommençons… »