L'église

By Victor Hugo

Written 1865-01-01 - 1865-01-01

J'errais. Que de charmantes choses !

Il avait plu ; j'étais crotté ;

Mais puisque j'ai vu tant de roses,

Je dois dire la vérité.

J'arrivai tout près d'une église,

De la verte église au bon Dieu,

Où qui voyage sans valise

Écoute chanter l'oiseau bleu.

C'était l'église en fleurs, bâtie

Sans pierre, au fond du bois mouvant,

Par l'aubépine et par l'ortie

Avec des feuilles et du vent.

Le porche était fait de deux branches,

D'une broussaille et d'un buisson ;

La voussure, toute en pervenches,

Était signée : Avril, maçon.

Dans cette vive architecture,

Ravissante aux yeux attendris,

On sentait l'art de la nature ;

On comprenait que la perdrix,

Que l'alouette et que la grive

Avaient donné de bons avis

Sur la courbure de l'ogive,

Et que Dieu les avait suivis.

Une haute rose trémière

Dressait sur le toit de chardons

Ses cloches pleines de lumière

Où carillonnaient les bourdons.

Cette flèche gardait l'entrée ;

Derrière on voyait s'ébaucher

Une digitale pourprée,

Le clocheton près du clocher.

Seul sous une pierre, un cloporte

Songeait, comme Jean à Pathmos ;

Un lys s'ouvrait près de la porte

Et tenait les fonts baptismaux.

Au centre où la mousse s'amasse,

L'autel, un caillou, rayonnait,

Lamé d'argent par la limace

Et brodé d'or par le genêt.

Un escalier de fleurs ouvertes,

Tordu dans le style saxon,

Copiait ses spirales vertes

Sur le dos d'un colimaçon.

Un cytise en pleine révolte,

Troublant l'ordre, étouffant l'écho,

Encombrait toute l'archivolte

D'un grand falbala rococo.

En regardant par la croisée,

Ô joie ! on sentait là quelqu'un.

L'eau bénite était en rosée,

Et l'encens était en parfum.

Les rayons à leur arrivée,

Et les gais zéphirs querelleurs,

Allaient de travée en travée

Baiser le front penché des fleurs.

Toute la nef, d'aube baignée,

Palpitait d'extase et d'émoi.

— Ami, me dit une araignée,

La grande rosace est de moi.

Tout était d'accord dans les plaines,

Tout était d'accord dans les bois

Avec la douceur des haleines,

Avec le mystère des voix.

Tout aimait ; tout faisait la paire.

L'arbre à la fleur disait : Nini ;

Le mouton disait : Notre Père,

Que votre sainfoin soit béni !

Les abeilles dans l'anémone

Mendiaient, essaim diligent ;

Le printemps leur faisait l'aumône

Dans une corbeille d'argent.

Et l'on mariait dans l'église,

Sous le myrte et le haricot,

Un œillet nommé Cydalise

Avec un chou nommé Jacquot.

Un bon vieux pommier solitaire

Semait ses fleurs, tout triomphant,

Et j'aimais, dans ce frais mystère,

Cette gaieté de vieil enfant.

Au lutrin chantaient, couple allègre,

Pour des auditeurs point ingrats,

Le cricri, ce poète maigre,

Et l'ortolan, ce chantre gras.

Un vif pierrot, de tige en tige,

Sautait là, comme en son jardin ;

Je suivais des yeux la voltige

Qu'exécutait ce baladin,

Ainsi qu'aux temps où Notre-Dame,

Pour célébrer n'importe qui,

Faisait sur ses tours, comme une âme,

Envoler madame Saqui.

Un beau papillon dans sa chape

Officiait superbement.

Une rose riait sous cape

Avec un frelon son amant.

Et, du fond des molles cellules,

Les jardinières, les fourmis,

Les frémissantes libellules,

Les demoiselles, chastes miss,

Les mouches aux ailes de crêpes

Admiraient près de sa Phryné

Ce frelon, officier des guêpes,

Coiffé d'un képi galonné.

Cachés par une primevère,

Une caille, un merle siffleur,

Buvaient tous deux au même verre

Dans une belladone en fleur.

Pensif, j'observais en silence,

Car un cœur n'a jamais aimé

Sans remarquer la ressemblance

De l'amour et du mois de mai.

Les clochettes sonnaient la messe.

Tout ce petit temple béni

Faisait à l'âme une promesse

Que garantissait l'infini.

J'entendais, en strophes discrètes,

Monter, sous un frais corridor,

Le Te Deum des pâquerettes,

Et l'hosanna des boutons d'or.

Les mille feuilles que l'air froisse

Formaient le mur tremblant et doux.

Et je reconnus ma paroisse ;

Et j'y vis mon rêve à genoux.

J'y vis près de l'autel, derrière

Les résédas et les jasmins,

Les songes faisant leur prière,

L'espérance joignant les mains.

J'y vis mes bonheurs éphémères,

Les blancs spectres de mes beaux jours,

Parmi les oiseaux mes chimères,

Parmi les roses mes amours.

Un grand houx, de forme incivile,

Du haut de sa fauve beauté,

Regardait mon habit de ville ;

Il était fleuri, moi crotté ;

J'étais crotté jusqu'à l'échine.

Le houx ressemblait au chardon

Que fait brouter l'ânier de Chine

À son âne de céladon.

Un bon crapaud faisait la lippe

Près d'un champignon malfaisant.

La chaire était une tulipe

Qu'illuminait un ver luisant.

Au seuil priait cette grisette

À l'air doucement fanfaron,

Qu'à Paris on nomme Lisette,

Qu'aux champs on nomme Liseron.

Un grimpereau, cherchant à boire,

Vit un arum, parmi le thym,

Qui dans sa feuille, blanc ciboire,

Cachait la perle du matin ;

Son bec, dans cette vasque ronde,

Prit la goutte d'eau qui brilla ;

La plus belle feuille du monde

Ne peut donner que ce qu'elle a.

Les chenilles peuplaient les ombres ;

L'enfant de chœur Coquelicot

Regardait ces fileuses sombres

Faire dans un coin leur tricot.

Les joncs, que coudoyait sans morgue

La violette, humble prélat,

Attendaient, pour jouer de l'orgue,

Qu'un bouc ou qu'un moine bêlât.

Au fond s'ouvrait une chapelle

Qu'on évitait avec horreur ;

C'est là qu'habite avec sa pelle

Le noir scarabée enterreur.

Mon pas troubla l'église fée ;

Je m'aperçus qu'on m'écoutait.

L'églantine dit : C'est Orphée.

La ronce dit : C'est Colletet.