Leïla

By Théodore Banville

Written 1842-01-01 - 1842-01-01

Il semble qu'aux sultans Dieu même

Pour femmes donne ses houris.

Mais, pour moi, la vierge qui m'aime,

La vierge dont je suis épris, —

Les sultanes troublent le monde

Pour accomplir un de leurs vœux. —

La vierge qui m'aime est plus blonde

Que les sables sous les flots bleus.

Le duvet où leur front sommeille

Au poids de l'or s'amoncela. —

Rose, une rose est moins vermeille

Que la bouche de Leïla.

Elles ont la ceinture étroite,

Les perles d'or et le turban. —

Sa taille flexible est plus droite

Que les cèdres du mont Liban !

Le hamac envolé se penche

Et les berce en son doux essor. —

L'étoile au front des cieux est blanche,

Mais sa joue est plus blanche encor.

Elles ont la fête nocturne

Aux lueurs des flambeaux tremblants. —

Ses bras comme des anses d'urne

S'arrondissent polis et blancs.

Elles ont de beaux bains de marbre

Où sourit le ciel étoilé. —

Comme elle dormait sous un arbre,

J'ai vu son beau sein dévoilé.

Chaque esclave au tyran veut plaire

Comme chaque fleur au soleil. —

Elle n'a pas eu de colère

Quand j'ai troublé son cher sommeil,

Dans leurs palais d'or, prisons closes,

Leurs chants endorment leurs ennuis. —

Elle m'a dit tout bas des choses

Que je rêve tout haut les nuits !

Sa hautesse les a d'un signe.

Il est le seul et le premier. —

Ses bras étaient comme la vigne

Qui s'enlace aux bras du palmier !

Quand un seul maître a cent maîtresses,

Un jour n'a pas de lendemain. —

Elle m'inondait de ses tresses

Pleines d'un parfum de jasmin !

Ce sont cent autels pour un prêtre,

Ou pour un seul char cent essieux. —

Nous avons cru voir apparaître

La neuvième sphère des cieux !

Quelquefois les sultanes lèvent

Un coin de leur voile en passant. —

Nous avions l'extase que rêvent

Les élus du dieu tout-puissant !

Mais ce crime est la perte sûre

Des amants, toujours épiés. —

Laissez-moi baiser sa chaussure

Et mettre mon front sous ses pieds !