Leipsig
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Devers l'interminable plaine
Où l'on voit un lourd paysan
Dans une pipe en porcelaine
Fumer un tabac malfaisant,
Où, jetant l'insulte à nos gloires,
Tout un peuple à larges mâchoires
Nous poursuit d'un orgueil jaloux,
Un fourra brutal et sauvage,
Un cri de menace ou de rage
N'est-il pas venu jusqu'à nous ?
C'est l'Allemagne, ivre de bière,
Hurlant comme un dogue irrité ;
Le bourgeois brandit sa rapière,
Les Philistins sont en gaîté.
On veut que la France regarde ;
Le mâtin hargneux se hasarde
Autour du lion souverain ;
Pour ennoblir cette goguette,
On fait résonner la trompette,
Et l'on illumine le Rhin !
A quel propos tout ce vacarme ?
Pourquoi ces bruits guerriers dans l'air
Le clairon sonne-t-il l'alarme ?
Acclame-t-on Goethe ou Schiller ?
Non ! Comme un antiquaire avare,
Se targuant de quelque objet rare,
A ses rivaux croit faire affront,
L'Allemagne entière célèbre,
O Leipsig, la date funèbre
Inscrite par nous à ton front !…
Certes, un tel sang vaut des fêtes,
Et ce triomphe de hasard
Peut à bon droit tourner les têtes
Qu'épouvantait notre étendard ;
Pourtant, ô race généreuse,
Avant cette revanche heureuse
Que la fortune vous donna.
Vous l'avez oublié sans doute,
Nous avions laissé sur la route
Wagram, Austerlitz, Iéna !
Si, comme vous, de notre histoire
Nous voulions remonter le cours,
Et marquer de chaque victoire
Le jour fameux parmi les jours,
Où trouver assez de trophées,
Assez de fleurs, assez d'Orphées,
O grands combats, pour vous fêter
Devant l'Europe consternée,
A peine les jours de l'année
Nous suffiraient à les compter !
Je sais qu'il est de fortes têtes
Décriant partout leur pays,
A nous condamner toujours prêtes,
Quand le destin nous a trahis ;
Qui laissent aux esprits vulgaires
Ces vanités des vieilles guerres
Dont les sages font le procès ;
Je brave leurs doctrines vaines,
Et le sang qui coule en mes veines
Jaillit d'un cœur toujours français.
Je n'ai pas cette grandeur d'âme,
Quand le canon a retenti,
De tourner de l'éloge au blâme,
Selon la couleur du parti ;
Ma foi demeure inaltérée
Dans cette bannière sacrée
Qui n'est pour eux qu'un oripeau ;
Et, saisi d'un transport de rage,
Je sens que c'est moi qu'on outrage,
Quand on outrage mon' drapeau !…
Mais la France, ailleurs attentive,
Poursuit son œuvre avec fierté ;
Un autre spectacle captive
Cette sœur de l'humanité :
Tandis que l'Europe s'effare,
Elle applaudit à ce Lazare
Que la mort avait engourdi…
Et de loin contemple l'aurore
De ce soleil qui vient d'éclore
Et déjà touche à son midi !
Car ce sont ta de ses conquêtes ;
Sa gloire est pure et sans remords ;
Elle n'évoque les tempêtes
Que pour rendre la vie aux morts ;
Loin de le traîner sur la claie,
Elle-même guérit la plaie
Du malheureux qu'elle a blessé ;
Elle ne souille pas ses armes,
Et n'insulte jamais aux larmes,
Que peut coûter le sang versé !
Quand un peuple jusqu'en son aire
Provoque l'aigle étincelant,
La France, d'un coup de tonnerre,
Répond parfois à l'insolent ;
Mais, de pitié bientôt émue,
Vengeant sa grandeur méconnue
Par un bienfait immérité,
Elle le prend, clémente et forte,
Et dans ses bras elle l'emporte,
Et le donne à la liberté !
Tel, assailli par une armée,
Hercule voit à son réveil
Fourmiller le peuple pygmée
Qu'avait enhardi son sommeil ;
Le demi-dieu se prend à rire,
Se lève, saisit sans rien dire
Princes, soldats et nation,
Et, rêvant à la mort d'Antée,
Il apporte aux pieds d'Eurysthée
Ce peuple en sa peau de lion !