L’électeur embarrassé

By Maurice Mac-Nab

Written 1891-01-01 - 1891-01-01

Près de la porte Saint-Martin,

Passant la veille du scrutin,

J’vis un homm’ qui collait à plat

L’affich’ d’un candidat !

Je m’approche, en disant comm’ça :

Les candidats, ma foi, j’m’en fiche,

Mais’y a du bon sur cette affiche,

Votons pour ce citoyen-là !

Un autre homme arrive soudain,

Un grand pot de colle à la main,

Sur le mur, il coll’ tranquill'ment

Un nouveau boniment !

Je lis le morceau tout entier,

Pas fâché d’êt’ fixé tout d’même,

Je m’dis : Votons pour le deuxième,

Il promet plus d’chos’ que l’premier !

Un autre homme arrive à grands pas

Avec un tas d'papiers sous l’bras ;

Sur le mur il coll’ tranquill'ment

Un nouveau boniment !

Je lis la chose tout du long,

Pas fâché d’êt’ fixé tout d’même :

Votons plutôt pour le troisième,

Il en promet plus que l’second.

Le colleur s’enfuit tout à coup,

Un autre s’amène à pas d’loup ;

Sur le mur il coll’ rapid’ment

Un nouveau boniment !

Intrigué, je m’approche encor.

Je lis l’affiche, et j’dis : Tout d'même

Faut voter pour le quatrième,

C’est un homm’ qu’est joliment fort !

Pendant qu’j’étais là l’nez en l’air,

Un homme accourt comme l’éclair,

Sur le mur il coll’ proprement

Encor un boniment.

Allons, me dis-je entre mes dents,

Je donn’rai ma voix au cinquième,

Vraiment celui-là c’est la crème,

Il enfonc’ tous les précédents !

Une troupe arrive à ces mots

Avec des échell’ et des pots,

Sur le mur ils coll’ tranquill’ment

Chacun un boniment !

Et tout ça disait : « Électeurs,

On vous blagu’ sous tout'les formes ;

Y a qu’moi qui f’rai des réformes,

Les autres sont tous des menteurs ! »

Partout où plongent mes regards

On colle de nouveaux placards,

Où, sans façon, les candidats

Se traitent de goujats.

Pour sûr, entre eux, ils vont s’manger,

Pensai-je, en reprenant ma route ;

Tout’ ces affich’là, ça m’dégoûte,

J’vot’rai pour le brav’ Boulanger !

Le lend’main matin, pour finir,

Ne sachant plus à quoi m’en t’nir,

De peur de m’laisser monter l’coup.

J’ai pas voté du tout !