L'embuscade
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
« Richard ! » — «, Mon lieutenant ? » — « Avance
Là, vers ces houx, sur le gazon,
Rampe, l'arme au poing, en silence.
Entends-tu ? Veille à l'horizon.
Si le Prussien, odieux fantôme,
Affronte enfin nos carrefours,
Tant mieux ! Ma carabine chôme ;
La poudre attend depuis trois jours.
Sous ce chêne, fier de son faîte,
Je foule de joyeux débris.
Là, des chasseurs auront en fête
Traqué le cerf dans ses abris.
Aujourd'hui, tout bras qui s'honore
Poursuit un gibier exécré.
Quel orgueil, quand le bois sonore
Redit son cri désespéré !
S'appuyant sur le droit du glaive,
Un roi barbare a décrété
Que tout vaincu qui se soulève
Se met hors de l'humanité.
Et de notre sang il le signe,
Cet arrêt d'un cœur ténébreux !
Honte au lâche qui se résigne
A traîner ce joug onéreux !
Sur nos murs flétris, — avec rage ; —
J'ai vu, vieux soldat africain,
Afficher ce royal outrage
Dans un pays républicain.
Aux tyrans on doit résistance,
Et c'est le poignard à la main,
Au travers de leur existence,
Qu'un peuple se fraie un chemin.
A notre jeunesse enhardie,
J'ai crié : « Qui se sent du cœur ?
Chassons ces valets d'incendie,
Au bras cruel, à l’œil moqueur.
Que leurs corps, — pour notre salaire, —
Encombrent le monde infernal !
Peuple, déchaîne ta colère :
Elle vaut seule un arsenal. »
On s'est armé. Ces vieilles roches
Nous offrent un nid de vautour.
Sur le vallon, sur ses approches,
Planant, nous fondons tour à tour,
Si les fils chéris de l'armée
Ont compromis notre bonheur,
Du moins de la patrie aimée,
Nous, les bâtards, sauvons l'honneur.
Alerte ! au loin, dans la poussière,
Un détachement vient à nous.
Du bois hérissons la lisière.
Chacun à son poste, à genoux !
Déjà plus près brillent leurs armes ;
De leurs chevaux j'entends les pas.
Leurs chants insultent à nos larmes :
Qu'ils s'éteignent dans lé trépas !
En tête marche un capitaine…
Mon cœur ne peut se contenir…
Cette face froide et hautaine
En moi réveille un souvenir.
Eh ! c'est lui !… lui qui, de sa lame,
Parce qu'on n'avait plus de pain,
Fouetta ma tante, vieille femme !…
Bourreau, tu mourras de ma main.
Venez, balles, et frappez juste !
Viens, mon fusil, fais ton devoir !
Qu'il sente là mort dans soft buste,
Bien avant qu'il nous ait pu voir,
Son corps aux vers ! à moi la selle !
En joue, et visons sûrement…
Feu !… la poudre est bonne… Il chancelle,
Tombe… J'ai tenu mon serment.
Anéantissons cette horde.
Francs-tireurs, vengez vos cantons.
Du plomb, et sans miséricorde !
Pour la justice nous luttons.
On creusera sous la feuillée
Pour leurs morts un trou fraternel,
Et la terre par eux souillée
Sera leur séjour éternel. »