L'Empereur

By Théodore Banville

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

L'empire est fait. Le roi, que flatte

L'Europe, attentive à son jeu,

Marche dans la pourpre écarlate

Et tient en main le globe bleu.

Tandis que les rois, dans leur force,

Ne sont que Victor ou que Jean,

Superbe, il peut couvrir son torse

De la cuirasse de Trajan.

Il est le divin porte-glaive ;

Et les Allemands indécis

N'osent plus affronter qu'en rêve

Le froncement de ses sourcils.

Cachant son regard insondable,

Ainsi qu'une idole d'airain,

Il pose sa main formidable

Sur l'épaule du dieu du Rhin.

L'univers avec lui respire !

Mais tout à coup, — est-ce un hasard ?

Vibre un énorme éclat de rire,

Qui raille le nouveau César.

Qui donc ? lui ! comme un roi vulgaire,

On le raille ! O deuil ! ô courroux !

Assemblez les conseils de guerre,

Et graissez à neuf les verrous !

Cherchez une tombe bien noire

Qui cache au monde extérieur

Cet insulteur de votre gloire,

Cet être effronté, ce rieur !

Non, non, ne dérangez personne,

Geôliers de l'empire naissant ;

Car ce rire effrayant qui tonne,

Ce grand rire retentissant,

Ce rire surhumain qui roule

De la terre jusqu'au ciel bleu,

Fort comme celui d'une foule

Et clair comme celui d'un dieu,

Et qui fait trembler l'Allemagne,

Sort, beau de joie et de fureur,

De la tombe de Charlemagne :

C'est Lui qui rit, Lui, l'Empereur !