L'empereur à compiègne

By Victor Hugo

Written 1898-01-01 - 1898-01-01

Cet homme est dans les fleurs ; il a, s'il fuit la ville,

Saint-Cloud, Biarritz,

Compiègne, autant d'azur que l'aigle, autant d'idylle

Que Lycoris ;

Autour de lui les dieux rayonnent dans des marbres ;

Les prés, les blés,

Les champs brillent au loin, et les paons sous les arbres

Sont étoilés ;

En voyant ce front vil qu'aucuns remords n'émeuvent,

Cet œil vitreux ;

Que pensent les lauriers ? Qu'est-ce que les lys peuvent

Se dire entre eux ?

On ne s'explique pas pourquoi le myrte encense

L'homme dé sang,

Et comment à subir une telle présence

Avril consent.

Les bois respectueux ont l'air de dire : sire !

À ce larron ;

Ils ne refusent rien au maître, et s'il désire

Un liseron ;

Un iris, un bleuet candide, une pervenche,

Ils les lui font ;

Est-ce que la nature ignore là revanche,

O ciel profond !

Est-ce qu'il est permis de se donner pour tâche

Le mal, l'horreur,

D'être un fourbe, un escroc, un gueux, un drôle, un lâche,

Un empereur,

De jeter sur Paris la mort fauve et hagarde,

Le faux serment,

L'effroi, sans que personne ait l'air d'y prendre garde

Au firmament,

Sans qu'un puissant témoin fasse aux étoiles signe

De moins briller,

Au mois de mai d'avoir moins de parfum, au cygne

De s'envoler,

Sans qu'on entende au loin gronder le flot sonore,

Le vent huer,

Et sans qu'on voie autour du coupable l'aurore

Diminuer ;

Sans qu'au nom de l'honneur, de l'auguste justice,

Des saintes lois,

Et du grand ciel, la ronce indignée avertisse

L'ombre des bois,

Et sans que le printemps distingue entre un faussaire,

D'où sont venus

Tous nos pleurs, tous nos maux, tous nos deuils, et Glycère,

Nymphe aux pieds nus !

Il a parfaitement oublié tous ses crimes,

Le sang versé,

Son serment, son honneur, son âme, et les abîmes

Du noir passé ;

Il a saisi le peuple et la loi dans sa serre,

Joué son jeu,

Et fait la quantité de forfaits nécessaire

Pour être un dieu ;

Les bonzes, les cadis, sous leur robe de femme,

Le trouvent grand ;

C'est tout au plus s'il sait combien il est infâme,

Et s'il comprend ;

Il est l'idole informe et vague qu'on encense ;

Ses yeux font peur ;

On devine qu'il est plein de toute-puissance

A sa stupeur ;

Car c'est bien surprenant d'être un tel misérable,

Et que les rois

Soient petits devant vous plus qu'au pied de l'érable

L'herbe des bois.

Ah ! quand un homme a fait tout ce qu'a fait cet homme,

Quand il est là,

Lui qui livra ta Rome, ô Caton, à la Rome

De Loyola,

Lui qui fit faire un pas monstrueux en arrière

À la raison,

Lui que guette la Prusse, espionne et guerrière,

À l'horizon,

Lui qui, mettant un vote imbécile à la place

Des droits trahis,

Règne contre le peuple et par la populace

Sur mon pays,

Lui par qui, dans un jour de deuil, d'abîme et d'ombre,

Tout se perdit,

Il semble qu'il faudrait un rugissement sombre

Sur ce bandit !

Il semble que les champs devraient être lugubres

Et mécontents,

Et qu'il devrait sortir des forêts insalubres

Un faux printemps ;

Eh bien, non ! mai l'accepte et floréal l'accueille,

Et ce pervers

Ne fait pas perdre un nid, une branche, une feuille

Aux buissons verts

Et l'entrée en enfer due à ce misérable,

C'est ce jardin,

Le lys, l'églantier, l'orme ; et le cèdre et l'érable ;

O lâche éden !

Il est dans le printemps, il est dans la nature

Comme chez lui.

Jamais par une plus monstrueuse ouverture

Le mal n'a lui.

Le sort est vil ; de nous toujours, traître et fantasque,

Il s'est joué ;

Mais jamais jusqu'ici l'on n'avait vu ce masque

Si dénoué.

Et c'est l'étonnement des prophètes moroses,

De toi, martyr,

De toi, penseur, que tant de crime à tant de roses

Puisse aboutir.