L'emprunt - la revanche
By Ernest Jaime
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
VINGT-NEUF JUIN : Sublime journée !
Où notre France infortunée,
Oubliant toutes ses douleurs
Sent que sa gloire va renaître,
Un de ses fils, non pas, un maître,
Va bientôt effacer ses pleurs !
C'est que la sainte Providence
Dans sa divine prévoyance,
Conserve de secrets trésors,
Et dans les heures de tristesse,
Lorsqu'un peuple dans sa détresse,
Malgré d'héroïques efforts,
Voit tremblant, au bord de l'abime
Dans son sein s'agiter le crime !
Quand les hordes de l'étranger
Souillent le sol de la patrie
Que leur fer Vient de ravager
Un parti, parricide, impie,
Devant l'ennemi sans frémir
Lance à la blessure béante
De sa pauvre more expirante
Le trait dont elle doit mourir !
C'en est fait ! affreux cataclysme,
Qui donc viendra nous délivrer !
Ou chercher dévouement, civisme,
Parmi ceux qu'on vit s'énivrer
D'orgueil, d'ambition coupable.
Un homme ! un seul… un seul, capable
Pas un ! Pas un ; tout va finir !
Non ! Le Dieu qu'en vain on offense
Veut encor protéger la France
Et veille sur son avenir.
Soudain il anime, il inspire
Un homme que l'Europe admire !
Ce digne vieillard a tout vu
Tout étudié, tout prévu !
Son time est fortement trempée,
Et sa plume vaut une épée !
Égal de chaque citoyen,
Son seul titre est : homme de bien !
Son blason ne le fait descendre
Ni de César, ni d'Alexandre.
Son nom ?… tous, nous en sommes fiers,
Notre Sauveur s'appelle Thiers !!
Quand dans ta plaine renommée,
Longchamp, notre fidèle armée
Reparait et vient resplendir ;
Les représentants de la France,
Paris plein de reconnaissance,
Vont l'acclamer ! vont applaudir
Thiers, Mac-Mahon et ses phalanges.
Éclatant concert de louanges
Thiers, peut dire à son tour en entendant ces cris
Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis !!
Eh bien ! Empereur d'Allemagne,
Faux émule de Charlemagne !
Un pareil jour doit t'étonner.
Tu nous avais fait canonner,
Piller, brûler ; notre ruine
Était ton espoir ! J'imagine
Que Bismarck reste confondu
Devant notre emprunt !… Éperdu
Dans un accès d'hydrophobie,
Il va s'accusant d'ineptie
Lui, pour qui tout ! n'est pas beaucoup !
S'écrier : j'ai manqué mon coup !
Au cours de cette inique guerre
Dans l'Europe la Prusse altière
Mendie sans rien obtenir
L'or qui doit nous anéantir.
La France, sanglante, meurtrie,
Élève sa main affaiblie ;
Alors : tous ses pieux enfants
A travers les foyers fumants,
Parcourant les horizons sombres
Au milieu des débris épars,
Soulèvent les tristes décombres ;
Ils y trouvent des milliards.
Bismarck, en dépit de ta haine,
Dédaignant ta rage inhumaine,
Pour te punir, fils de l'enfer,
Nous avons de l'or et du fer !
Un jour notre intrépide armée
Par les soins de Thiers centuplée,
Franchira les rives du Rhin !
Prince insolent, perfide comte,
Elle ira te demander compte
De tes méfaits, et dans Berlin
Sa marche sera triomphale ;
Et ta landier nationale
N'osera pas avec mépris,
A nos fiers bataillons d'élite
Tracer la honteuse limite
Qu'on sut t'imposer dans Paris !!
Pour nous, plus d'épreuve nouvelle.
Ah ! c'est qu'une leçon cruelle,
Crois-moi, nous aura profité,
Ils verront, tes soldats esclaves,
Ce que peut un peuple de braves
Qui combat pour la Liberté !