L'enfouisseur et son compère

By Jean de La Fontaine

Written 1678-01-01 - 1694-01-01

Un pince-maille avoit tant amassé,

Qu'il ne savoit où loger sa finance.

L'avarice, compagne et sœur de l'ignorance ;

Le rendoit fort embarrassé

Dans le choix d'un dépositaire :

Car il en vouloit un, et voici sa raison :

L'objet tente ; il faudra que ce monceau s'altère,

Si je le laisse à la maison :

Moi-même de mon bien je serai le larron. ‒

Le larron ? Quoi ! jouir, c'est se voler soi-même ?

Mon ami, j'ai pitié de ton erreur extrême.

Apprends de moi cette leçon :

Le bien n'est bien qu'en tant que l'on s'en peut défaire ;

Sans cela c'est un mal. Veux-tu le réserver

Pour un âge et des temps qui n'en ont plus que faire ?

La peine d'acquérir, le soin de conserver,

Otent le prix à l'or, qu'on croit si nécessaire. ‒

Pour se décharger d'un tel soin,

Notre homme eût pu trouver des gens sûrs au besoin ;

Il aima mieux la terre ; et, prenant son compère,

Celui-ci l'aide. Ils vont enfouir le trésor.

Au bout de quelque temps, l'homme va voir son or ;

Il ne retrouva que le gîte.

Soupçonnant à bon droit le compère, il va vite

Lui dire : Apprêtez-vous ; car il me reste encor

Quelques deniers : je veux les joindre à l'autre masse.

Le compère aussitôt va remettre en sa place

L'argent volé ; prétendant bien

Tout reprendre à la fois, sans qu'il y manquât rien.

Mais pour ce coup l'autre fut sage :

Il retint tout chez lui, résolu de jouir,

Plus n'entasser, plus n'enfouir ;

Et le pauvre voleur, ne trouvant plus son gage,

Pensa tomber de sa hauteur.

Il n'est pas malaisé de tromper un trompeur.