L'ensorcelé

By Jean Richepin

Written 1877-01-01 - 1877-01-01

A quoi bon la clef des champs ?

d'est en vain que je la guette.

Une fée aux yeux méchants

M'a touché de sa baguette

Comme esclave je lui plus.

Moi, j'eus soif de la connaître.

Or je ne m'appartiens plus,

Car elle a changé mon être.

J'allais, fier, libre et hardi,

O femme, moi que tu mènes.

J'écoutais ce que l'art dit

A nous, ses catéchumènes.

J'espérais vivre au milieu

Des noms de gloire qu'on nomme.

Poète, on est demi-dieu.

Or je ne suis plus qu'un homme.

Mon esprit clair se voila

Dans les plis de ton corsage.

Je vis, je t'aime, voilà !

Suis-je fou ? Suis-je encor sage ?

Je ne sais, et je ne veux

Point le savoir. Qu'on me laisse !

Au bout d'un de ses cheveux,

Comme un chien je vais en laisse.

Je marche dans la forêt

Où l'amour tend ses lianes,

Où sa voix comme un foret

Perce l'air de ses dianes,

Où le long des verts sentiers

Ses menottes enfantines

Sèment sur les églantiers

Mon sang rouge en églantines.

Et je vais, je suis sa voix,

Je suis sa main. Que m'importe,

Du moment que je la vois,

Où son caprice m'emporte !

Je me moque bien des cieux

Et des vierges Amériques

Où s'enfonçaient les essieux

De mes grands chars chimériques.

Je me moque des rayons

Que nous, pauvres sans pelures,

Poètes, nous essayons

De mettre à nos chevelures.

Je me moque que le vent

De me voir décoiffé rie.

Plus haut que lui m'enlevant

Je vis en pleine féerie.

Il me semble que je suis

Dans l'île de la Tempête.

La sorcière que je suis

A changé mon âme en bête,