L'Enterré vif

By Maurice Rollinat

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

— « Homme ! imagine-toi qu'après un soir d'orgie

Tu rentres chez toi, très joyeux :

Tu dors, et le matin, tombant en léthargie,

Tu parais mort à tous les yeux.

Ta fillette se mire, et ton épouse fausse,

Bouche ricaneuse et front bas,

Songe : « On va donc enfin le fourrer dans sa fosse ;

Vite une loque et de vieux bas ! »

Sur la table de nuit on met un cierge sale,

On te roule dans le linceul.

Et tandis que chacun tourne et va dans la salle,

Tu gis dans un coin, blême et seul.

La bonne, ta maîtresse, égrène une prière

D'un air las où l'ennui se peint ;

L'ouvrier prend mesure et propose une bière

De bon chêne ou de bon sapin.

Pendant que ton cousin optera pour le chêne :

Il criera, ton enfant si cher,

Que pour gagner vingt sous il faut que l'on s'enchaîne :

Le sapin est déjà trop cher !

Bref, on t'habillera d'un peuplier si tendre

Qu'on aura peine à le clouer ;

Et sur les contrevents, ton fils, sans plus attendre,

Écrira : Maison à louer.

Et puis, bagage oblong, heurtant rampe et muraille,

Par l'escalier tu descendras ;

Aux regards de la rue égoïste qui raille

Ligneusement tu t'étendras ;

Et les porteurs narquois, sous la nue en fournaise

Calcinant les toits et le sol,

Marmotteront : « Tu vas fermenter à ton aise

Et charogner dans ton phénol. »

Le prêtre ayant glapi : « Bah ! mourir, c'est renaître ! »

Peu payé, priera mollement ;

Et ceux qui te verront passer de leur fenêtre

Diront : « Quel pauvre enterrement ! »

Le corbillard, avec des lenteurs de cloporte,

Rampera lourd, grinçant, hideux ;

Comme il peut arriver que le cheval s'emporte

Et casse ton cercueil en deux.

Dans l'église, un ivrogne en sonnant tes glas sombres

Réveillera de gros hiboux

Qui frôleront ta caisse avec leurs ailes d'ombres

Et viendront se percher aux bouts.

Entre les hommes noirs à figure pointue

Un pauvre portera ta croix ;

Et plus d'un pensera : « Cette scène me tue,

« Je pourrais m'esquiver, je crois. »

Et voilà qu'on arrive à ta fosse béante,

Obscure comme l'avenir :

Elle est là, gueule fauve, ironique et géante,

Attendant l'heure d'en finir.

Sur un court Libera que le prêtre t'accorde

On t'engouffre et tu glisses… Brrou !

Puis, d'un mouvement brusque on ramène la corde

Et tu t'aplatis dans le trou.

On prend le goupillon avec des mains gantées,

On t'asperge vite en tremblant ;

Et l'on rabat la terre, à pleines pelletées,

Sur ton paletot de bois blanc.

Un fossoyeur, pressé d'achever sa besogne,

Enfonce ta croix comme un coin,

Et les deux croque-morts ricanant sans vergogne

Vont boire au cabaret du coin.

Or, tout cela se brise à ton sommeil magique,

Comme le flot contre l'écueil ;

Mais ton œil va s'ouvrir pour un réveil tragique

Dans l'affreuse nuit du cercueil.

Alors, étroitement collés contre tes hanches,

Tes maigres bras ensevelis

Iront en s'étirant buter contre les planches

Sous le grand suaire aux longs plis.

Tandis que tes genoux heurteront ton couvercle

Avec un frisson de fureur,

Ton esprit affolé roulera dans un cercle

D'épouvantements et d'horreur.

Une odeur de bois neuf, d'argile et de vieux linges

Te harcèlera sans pitié :

L'asphyxie aux poumons, la névrose aux méninges,

Tu hurleras, mort à moitié.

Tes sourds gémissements resteront sans réponse ;

Plus d'échos sous ton hideux toit

Qui, spongieux et mou comme la pierre ponce,

Laissera l'eau suinter sur toi !

Dans l'horrible seconde où ta vie épuisée

Luttera moins contre la mort,

Tu croiras voir ta chair déjà décomposée ;

Tu sentiras le ver qui mord.

Contrition tardive et vaines conjectures,

Tous ces spectres aux dents de fer

Lancineront ton âme en doublant tes tortures

Qui te feront croire à l'enfer.

Tandis que ta famille oublieuse et cynique

Discutera ton testament,

Et que, la plume aux doigts, un vieux notaire inique

Épaissira l'embrouillement,

Toi, tu seras tout seul enfermé dans ta boîte,

Pauvre cadavre anticipé,

Sans haleine, sans voix, sans regards, le corps moite,

Bouche ouverte et le poing crispé.

Enfin, tes membres froids s'allongeront sous terre

Dans la morne rigidité,

Et ton dernier soupir, atroce de mystère,

S'enfuira vers l'éternité. »

— Telle est la prophétie effroyable de haine

Qu'un grand fantôme au nez camard,

M'a faite, l'autre nuit, sur un trône d'ébène,

Au milieu d'un noir cauchemar.