L'Épée

By Théodore Banville

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Épée aux éclairs furieux,

Qui, vaillante et de sang trempée,

Dans la main des victorieux

Semblais vivre et combattre ; Épée

Qui brillais aux mains de Roland,

Toi dont toute chair lâche et vile

Craignait le choc étincelant,

Arme de Kléber et d'Achille !

Ton rôle est désormais fini.

Ton noble fer, que rien n'imite,

N'est plus, en ce brouillamini,

Qu'un objet symbolique, un mythe.

Il dut, ainsi que tu le vois,

Céder à l'obus en délire,

Comme le piano de bois

A remplacé l'antique lyre.

Jadis, mieux valait, dans le choc

Des batailles âpres et dures,

Asséner de bons coups d'estoc

Que de dessiner des épures ;

Nous avons changé tout cela.

Désormais la sûre victoire

Est à celui qui se céla

Dans un trou, sous la terre noire.

Arès, ménager de ses pas,

(Certes, bien fol est qui s'y fie,)

Tourmente avec un grand compas

Des cartes de géographie ;

Et ce qui vous brise les dents,

C'est un large pavé de fonte

Avec du pétrole dedans :

La méthode est facile et prompte.

Épée à qui, si grands jadis,

Nous dûmes tout ce que nous sommes,

Guerrière plus pure qu'un lys,

O mâle compagne des hommes !

Un bon arithméticien,

Dédaigneux des récifs épiques,

A vaincu ton orgueil ancien

Par des calculs mathématiques.

Et cependant, sous les cieux clairs

Où tu promenais l'épouvante,

Épée aux furieux éclairs,

Oh ! que tu fus belle et vivante,

Avant qu'en un pays dompté

Par sa patiente industrie,

Ce voyageur n'eût apporté

Sa boîte de géométrie !