L’ermite
Written 1668-01-01 - 1694-01-01
Dame Vénus et dame Hypocrisie
Font quelquefois ensemble de bons coups ;
Tout homme est homme, et les moines sur tous :
Ce que j’en dis, ce n’est point par envie.
Avez-vous sœur, fille ou femme jolie ?
Gardez le froc, c’est un maître Gonin ;
Vous en tenez, s’il tombe sous sa main
Belle qui soit quelque peu simple et neuve.
Pour vous montrer que je ne parle en vain,
Lisez ceci, je ne veux autre preuve.
Un jeune ermite étoit tenu pour saint ;
On lui gardoit place dans la Légende.
L’homme de Dieu d’une corde étoit ceint,
Pleine de noeuds ; mais sous sa houppelande
Logeoit le cœur d’un dangereux paillard.
Un chapelet pendoit à sa ceinture,
Long d’une brasse, et gros outre mesure ;
Une clochette étoit de l’autre part.
Au demeurant, il faisoit le cafard ;
Se renfermoit, voyant une femelle,
Dedans sa coque, et baissoit la prunelle :
Vous n’auriez dit qu’il eût mangé le lard.
Un bourg étoit dedans son voisinage,
Et dans ce bourg une veuve fort sage,
Qui demeuroit tout à l’extrémité.
Elle n’avoit pour tout bien qu’une fille,
Jeune, ingénue, agréable et gentille ;
Pucelle encor, mais, à la vérité,
Moins par vertu que par simplicité ;
Peu d’entregent, beaucoup d’honnêteté ;
D’autre dot, point ; d’amants, pas davantage.
Du temps d’Adam, qu’on naissoit tout vêtu,
Je pense bien que la belle en eût eu,
Car avec rien on montoit un ménage.
Il ne falloit matelas ni linceul :
Même le lit n’étoit pas nécessaire.
Ce temps n’est plus ; Hymen, qui marchoit seul,
Mène à présent à sa suite un notaire.
L’anachorète, en quêtant par le bourg,
Vit cette fille, et dit sous son capuce :
« Voici de quoi ! Si tu sais quelque tour,
Il te le faut employer, frère Luce. »
" Pas n’y manqua : voici comme il s’y prit.
Elle logeoit, comme j’ai déjà dit,
Tout près des champs, dans une maisonnette,
Dont la cloison, par notre anachorète,
Étant percée aisément et sans bruit,
Le compagnon, par une belle nuit
(Belle, non pas : le vent et la tempête
Favorisoient le dessein du galant),
Une nuit donc, dans le pertuis mettant
Un long cornet, tout du haut de la tête,
Il leur cria : « Femmes, écoutez-moi ! »
À cette voix, toutes pleines d’effroi,
Se blottissant, l’une et l’autre est en transe.
Il continue, et corne à toute outrance :
« Réveillez-vous, créatures de Dieu !
Toi, femme veuve, et toi, fille pucelle ;
Allez trouver mon serviteur fidèle
L’ermite Luce, et partez de ce lieu,
Demain matin, sans le dire à personne ;
Car c’est ainsi que le ciel vous l’ordonne.
Ne craignez point, je conduirai vos pas ;
Luce est bénin. Toi, veuve, tu feras.
Que de ta fille il ait la compagnie ;
Car d’eux doit naître un pape, dont la vie
Réformera tout le peuple chrétien. »
La chose fut tellement prononcée,
Que dans le lit l’une et l’autre enfoncée,
Ne laissa pas de l’entendre fort bien.
La peur les tint un quart d’heure en silence.
La fille enfin met le nez hors des draps,
Et puis, tirant sa mère par le bras,
Lui dit d’un ton tout rempli d’innocence :
« Mon Dieu, maman, y faudra-t-il aller ?
Ma compagnie ! Hélas ! qu’en veut-il faire ?
Je ne sais pas comment il faut parler ;
Ma cousine Anne est bien mieux son affaire,
Et retiendroit bien mieux tous ses sermons.
— Sotte, tais-toi ! lui repartit la mère.
C’est bien cela ! Va, va, pour ces leçons,
Il n’est besoin de tout l’esprit du monde :
Dès la première, ou bien dès la seconde,
Ta cousine Anne en saura moins que toi.
— Oui ! dit la fille ; eh ! mon Dieu ! menez-moi :
Partons ! bientôt nous reviendrons au gîte.
— Tout doux, reprit la mère en souriant ;
Il ne faut pas que nous allions si vite ;
Car que sait-on ? le diable est bien méchant
Et bien trompeur. Si c’étoit lui, ma fille,
Qui fût venu pour nous tendre des lacs ?
As-tu pris garde ? Il parloit d’un ton cas,
Comme je crois que parle la famille
De Lucifer. Le fait mérite bien
Que, sans courir ni précipiter rien,
Nous nous gardions de nous laisser surprendre.
Si la frayeur t’avoit fait mal entendre…
Pour moi, j’avois l’esprit tout éperdu.
— Non, non, maman, j’ai fort bien entendu,
Dit la fillette. — Or bien, reprit la mère,
Puisque ainsi va, mettons-nous en prière, »
Le lendemain, tout le jour se passa
À raisonner, et par-ci, et par-là,
Sur cette voix et sur cette rencontre.
La nuit venue, arrive le corneur ;
Il leur cria d’un ton à faire peur :
« Femme incrédule, et qui vas à l’encontre
Des volontés de Dieu, ton créateur,
Ne tarde plus, va-t’en trouver l’ermite,
Ou tu mourras ! » La fillette reprit :
« Eh bien, maman, l’avois-je pas bien dit ?
Mon Dieu ! partons ; allons rendre visite
À l’homme saint ! Je crains tant votre mort,
Que j’y courrois, et tout de mon plus-fort,
S’il le falloit. — Allons donc ! » dit la mère.
La belle mit son corset des bons jours,
Son demi-ceint, ses pendants de velours,
Sans se douter de ce qu’elle alloit faire :
Jeune fillette a toujours soin de plaire.
Notre cagot s’étoit mis aux aguets,
Et, par un trou qu’il avoit fait exprès
À sa cellule, il vouloit que ces femmes
Le pussent voir, comme un brave soldat,
Le fouet en main, toujours en un état
De pénitence et de tirer des flammes
Quelque défunt puni pour ses méfaits ;
Faisant si bien, en frappant tout auprès,
Qu’on crut ouïr cinquante disciplines.
Il n’ouvrit pas à nos deux pèlerines,
Du premier coup ; et, pendant un moment,
Chacune put l’entrevoir s’escrimant
Du saint outil. Enfin, la porte s’ouvre ;
Mais ce ne fut d’un bon MISERERE.
Le papelard contrefait l’étonné.
Tout en tremblant, la veuve lui découvre,
Non sans rougir, le cas comme il étoit.
À six pas d’eux, la fillette attendoit
Le résultat, qui fut que notre ermite
Les renvoya, fit le bon hypocrite.
" Je crains, dit-il, les ruses du Malin !
Dispensez-moi ; le sexe féminin
Ne doit avoir on ma cellule entrée.
« Jamais de moi saint-père ne naîtra. »
La veuve dit, toute déconfortée :
" Jamais de vous ? Et pourquoi ne fera ? »
Elle ne put en tirer autre chose.
En s’en allant, la fillette disoit :
« Hélas ! maman, nos péchés en sont cause ! »
La nuit revient, et l’une et l’autre étoit
Au premier somme, alors que l’hypocrite
Et son cornet font bruire la maison.
Il leur cria, toujours du même ton :
« Retournez voir Luce, le saint ermite ;
Je l’ai changé ; retournez dès demain ! »
Les voilà donc derechef en chemin.
Pour ne tirer plus en long celle histoire,
Il les reçut. La mère s’en alla,
Seule s’entend ; la fille demeura.
Tout doucement il vous l’apprivoisa ;
Lui prit d’abord son joli bras d’ivoire ;
Puis s’approcha, puis en vint au baiser,
Puis aux beautés que l’on cache à la vue.
Puis le galant vous la mit toute nue,
Comme s’il eût voulu la baptiser.
O papelards, qu’on se trompe à vos mines !
Tant lui donna du retour de matines,
Que maux de cœur vinrent premièrement,
Et maux de cœur chassés Dieu sait comment.
En fin finale, une certaine enflure
La contraignit d’allonger sa ceinture,
Mais en cachette, et sans en avertir
Le forge-pape, encore moins la mère ;
Elle craignoit qu’on ne la fit partir :
Le jeu d’amour commençoit à lui plaire.
Vous me direz : « D’où lui vint tant d’esprit ? »
D’où ? De ce jeu ; c’est l’arbre de science.
Sept mois entiers la galande attendit :
Elle allégua son peu d’expérience.
Dès que la mère eut indice certain
De sa grossesse(, elle lui fit soudain
Trousser bagage, et remercia l’hôte.
Lui, de sa part, rendit grâce au Seigneur,
Qui soulageoit son pauvre serviteur.
Puis, au départ, il leur dit que sans faute,
Moyennant Dieu, l’enfant viendrait à bien.
« Gardez pourtant, dame, de faire rien
Qui puisse nuire à votre géniture !
Ayez grand soin de cette créature ;
Car tout bonheur vous en arrivera :
Vous régnerez, serez la signora ;
Ferez monter aux grandeurs tous les vôtres,
Princes les uns, et grands seigneurs les autres,
Vos cousins ducs, cardinaux vos neveux :
Places, châteaux, tant pour vous que pour eux,
Ne manqueront en aucune manière,
Non plus que l’eau qui coule en la rivière. »
Leur ayant fait celte prédiction,
Il leur donna sa bénédiction.
La signora, de retour chez sa mère,
S’entretenoit, jour et nuit, du saint-père’ ;
Préparoit tout, lui faisoit des béguins ;
Au demeurant, prenoit tous les matins
La couple d’œufs ; attendoit en liesse
Ce qui viendroit d’une telle grossesse.
Mais ce qui vint détruisit les châteaux,
Fit avorter les mitres, les chapeaux,
Et les grandeurs de toute la famille :
La signora mit au monde une fille.